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Chota Roustavéli
Le chevalier a la peau de panthère

 

LI. LETTRE D'AVTANDIL À PRIDON

1305 Il écrivit: «Pridon, ton cœur hardi de bonheur débordait,
Pour l'ami, lion vigoureux, tes rayons lumineux dardaient,
Du sang impur des ennemis monts et vallées tu inondais!
Daigne entendre, éloigné de toi, le salut d'un frère cadet.

1306 «J'ai connu épreuves et joie, aujourd'hui le mal ne regimbe,
Des nouvelles j'ai pu glaner, la rosé ayant baissé ses limbes,
J'appris l'histoire tourmentée de la belle au solaire nimbe,
Ressuscitant notre lion tombé naguère dans les limbes.

1307 «Le soleil est chez les Kadjis dont j'ai découvert la foulée,
Par jeu je m'y rendrai, que soit la voie par des combats foulée.
La rosé est inondée de pleurs, de cristalline giboulée.
Les Kadjis ne sont point rentrés, de la lave dort la coulée.

1308 «J'applaudis vos futurs exploits et votre action insolite,
L'un à l'autre votre concours la difficulté facilite,
Non pas d'un homme, votre dextre aurait raison d'un monolithe.
Vous fîtes ce que vous vouliez, même les rocs vous ramollîtes.

1309 «Excuse-moi de déroger à ma promesse solennelle,
Ne pouvant te voir. Délivrons la lune de ses sentinelles,
Nous nous retrouverons joyeux pour entendre des villanelles.
Que puis-je te dire de plus dans une lettre fraternelle?

1310 «Je ne peux combler ces valets à mon gré, selon leurs mérites,
Ils furent braves au combat, montant garde ou dans la guérite.
Faut-il louer le serviteur d'un seigneur noble et de mérite?
Nous engendrons notre pareil, le proche de nos traits hérite.»

1311 Il enroule le parchemin, scellant le projet qui le hante,
Le remet aux serfs de Pridon. Puis la rosé point fainéante
Transmet de vive voix au roi une parole bienséante.
On voit des perles dans le pourpre à travers la porte béante.

1312 Avtandil se rend dans le port, voit un bateau de ses parages,
La lune pleine et le soleil éclairent vaux et pâturages.
Au moment de quitter Fatmane il prendra néanmoins ombrage.
Les pleurs sanglants des serviteurs en torrent brisent les barrages.

1313 Fatmane, Hussein et leurs valets ont les yeux de larmes remplis.
Ils disent: «Nous sommes brûlés, ô soleil, mais pour quel délit?
Pourquoi nous livres-tu au noir et notre joie tu abolis,
Pour quelle raison de ta main nous nous voyons ensevelis?»

 

LII. AVTANDIL QUITTE GOULANCHARO ET REJOINT TARIEL

1314 Prenant le bateau de passage, Avtandil avance par eau
Et puis, solitaire et dispos, par les sentiers il va au trot.
Porteur de joie pour Tariel, il effarouche les levrauts,
En élevant les mains au ciel, il sollicite le Très-Haut.

1315 L'été est prêt à s'établir, et l'herbe monte de concert,
La rosé fleurit, et le preux vole au rendez-vous sans ses serfs,
Changeant de constellation, le soleil va vers le Cancer.
Les fleurs arrachent un soupir au preux que la nature sert.

1316 Le ciel tonna, et des nuées vint la cristalline rosée,
Des lèvres Avtandil toucha la rosé de pluie arrosée
Et dit: «J'admire ta beauté en sceau sur les champs apposée,
L'image du preux sur la tienne à mes yeux s'est superposée.»

1317 Il se souvient de son ami, verse des pleurs de piété,
Dans sa marche vers Tariel il a dangers empiètes,
Traversé d'immenses déserts, serein et sans anxiété,
Abattant panthère et lion dans les buissons touffus d'été.

1318 En vue des grottes, réjoui, il dit: «Ce sont ces rochers mêmes
Qui servent d'abri à l'ami qui cause mes pleurs et qui m'aime!
Pourvu que je puisse le voir et pourvu que je sois à même
De lui parler, sinon serait sans effet mon effort suprême.

1319 «Soufflant entre deux randonnées, longtemps dans sa grotte il ne loge,
Il aura regagné les champs, le droit d'être fauve il s'arroge.
Mieux vaut que j'aille dans les buis, que ces parages j'interroge.»
Ce disant, Avtandil parcourt des lieux connus, dignes d'éloges.

1320 Avtandil chevauche en chantant, son coursier mis au trot menu,
Par son nom l'ami il appelle, à nouveau gai redevenu.
Il voit le soleil, son éclat par l'épreuve n'est contenu:
Près des buis se tient Tariel, cheveux au vent et sabre nu.

1321 Tariel venait de tuer un lion sorti de bruyère,
Son arme en sang, il demeurait immobile sur la clairière.
La voix d'Avtandil l'étonna, tous deux ensemble s'écrièrent,
Tariel courut vers l'ami en survolant des fondrières.

1322 Rejetant le glaive, il fut prompt, comme un cours d'eau dans la varaigne.
Avtandil saute du cheval sur le val où l'étoile règne.
Croisant les cous, les deux amis s'embrassent, fortement s'étreignent,
Le sucre pénètre leurs voix, des propos tendres ils ne craignent.

1323 Tariel pleurait, son ami de mots clamés il assaillait,
Des torrents de pourpre teignaient au fond la forêt de jayet,
Des larmes à profusion le corps du cyprès émaillaient:
«À ta vue s'effacent les maux sous lesquels mon cœur défaillait!»

1324 Tariel pleure et Avtandil parle gaîment, se réjouit,
Ses dents propagent des éclairs parmi les coraux enfouis.
Il dit: «Tu auras du plaisir à savoir ce que j'ai ouï,
La rosé fanée reprendra son teint au jour épanoui.»

1325 Tariel dit: «Avec transport je vois ton visage sans heaume,
Frère, ta vue flatte mes yeux, ta rosé ces terres embaume,
Qu'as-tu pu entendre, si Dieu ne nous dispense plus de baume?
Le destin nous régit d'en haut et se moque du superbe homme!»

1326 Pour chasser loin de Tariel le froid glacial du grésil,
Avtandil se hâte, mettant un peu tôt les points sur les i:
Il sort le signe de l'aimée dont au loin la lèvre rosit.
Voyant le lambeau, Tariel d'un mouvement prompt le saisit.

1327 Il reconnut lettre et lambeau, à ses yeux ils ne firent qu'un,
La rosé pâle les serra contre elle comme un lambrequin,
La garde de jais s'affaissa, la voix faible rétorqua: «Hein?»
Un tel choc aurait subjugué même Salaman ou Caïn.

1328 Avtandil voyant Tariel à terre inanimé gisant,
S'empresse d'aider son ami au propos coulant et grisant,
Mais ne peut rien pour l'embrasé, le brûlé vif, l'agonisant,
La vie menace de quitter le preux d'attente s'épuisant.

1329 Avtandil pleure son ami, sa voix remontant du tréfonds,
Il chasse l'insistant corbeau du cristal uni du plafond,
Ses marteaux brisent le rubis et son entité ne refont,
Des ruisseaux coulent sur ses joues, le corail en forme le fond.

1330 Se griffant le visage à sang, il verse des pleurs, excédé:
«J'agis comme ne fit jamais un dément ou un possédé!
Pourquoi avoir versé de l'eau sur son feu? Quel vain procédé!
Le cœur se fait mal à la joie s'il en était dépossédé.

1331 «Je l'occis et vois à mon front le sceau de l'opprobre apposé.
Je me reproche de n'avoir avancé en homme posé,
Car entrain et légèreté au tact on ne doit opposer.
Il est dit: «Qui va lentement au hasard est moins exposé!»

1332 Tariel gît inanimé, de vie semblant faire main basse.
Avtandil va chercher de l'eau d'un ruisseau dans la plaine basse,
Il trouve du sang de lion dont il remplit sa calebasse,
Asperge le cœur de l'ami, l'azur prend le ton de rubace.

1333 Avtandil asperge le cœur du lion d'un sang léonin,
Tariel sursaute, agitant le jais de son armée de nains,
Il ouvre les veux, veut s'asseoir, le regarde d'un air bénin,
Touché par le soleil, bleuit la lune et faiblit le venin.

1334 La rosé se fane en hiver, jonchant de pétales le sol,
L'été la brûle la chaleur, l'oiseau dans l'air suspend son vol,
De la branche s'épand le chant mélodieux du rossignol,
La plaie souffre du chaud, du froid, sans abri et sans parasol.

1335 Pour un cœur humain désarmé divers états sont. comparables,
Dans la joie ou dans le malheur notre humeur paraît altérable,
Le déroulement des instants attaque nos sens vulnérables,
Seul qui se veut pour ennemi se fie au monde intolérable.

1336 Tariel revoit le message écrit par celle qu'il révère,
En vain ses lignes il relit, sa douleur aiguë persévère,
Les larmes couvrent le soleil, et ses rayons noircis s'avèrent. /
Révolté, Avtandil se lève et profère des mots sévères.

1337 Il dit: «Un homme de bon sens pourrait-il ainsi se conduire?
As-tu des raisons pour pleurer? N'est-il naturel de sourire?
Lève-toi, allons délivrer le soleil qui vient de t'écrire!
Je guiderai bientôt tes pas là où en pensée tu aspires.

1338 «Concentrons-nous, réfléchissons, il faut que nos fronts se renfrognent,
Et puis allons en Kadjétie, que la joie l'aile ne nous rogne,
Que nous précèdent nos épées, qu'en nos cœurs la colère grogne,
Sans pênes nous retournerons, laissant cadavres et charognes.»

1339 Tariel pose à Avtandil des questions, ne défaillit,
Des yeux ouverts fixant l'ami et rayonnant sur le taillis,
Comme un rubis sous le soleil, le teint de ses joues rejaillit.
Le ciel est-il toujours clément? Envers qui le sort n'a failli?

1340 Il remercia Avtandil, lui confia en conversant:
«Un sage devrait te louer dans la démence ne versant!
Tu abreuves la fleur des vaux comme une source des versants,
Tu arrêtes le flot de pleurs des narcisses se déversant.

1341 «Dieu te récompense, Il ne peut les mérites du féal taire,
Béni soit celui qui marcha et celui qui après halte erre!»
En selle ils montent, désormais leur allégresse rien n'altère,
Asmath que torturait la soif en les voyant se désaltère.

1342 À l'entrée de la grotte, Asmath rêvassait sur une escabelle,
Levant les yeux, elle aperçut Tariel frôlant des ombelles,
Comme deux rossignols, les preux chantaient un air de leurs voix belles.
Asmath se leva et vola vers eux comme une colombelle.

1343 Au lieu d'un Tariel pleurant aux abords de la cavité
Asmath s'étonna de le voir souriant et plein de gaîté,
Stupéfaite, elle tituba comme on fait en ébriété:
La femme ignorait le secret des chevaliers non ébruité.

1344 À sa vue les preux ont crié, ainsi dans la joie le cerf brame:
«La grâce divine, ô Asmath, soutient notre espoir de sa rame,
Nous aurons ce que nous voulions, notre lune nous recouvrâmes,
Notre malheur deviendra joie, contre nous le sort point ne trame.»

1345 Avtandil descend embrasser Asmath transportée de joie franche,
En touchant au svelte cyprès, à peine elle en baisse une branche.
Comme elle pleure, les souris sur le fond de ses larmes tranchent:
«Dis-moi ce que tu as appris et au récit rien ne retranche!»

1346 Avtandil présente à Asmath le message et il n'anticipe,
La lune pâle, le cyprès de loin au propos participe.
Il lui dit: «Lis ce qu'elle écrit, de ses tourments elle n'excipe.
Le soleil s'approche de nous, la nuit, les ténèbres dissipe!»

1347 Asmath reconnut de l'envoi l'écriture non corrompue,
Saisie d'angoisse, elle trembla d'un frisson ininterrompu,
L'étonnement la parcourut des talons jusqu'au sinciput,
Elle marmonna: «Qu'est-ce donc, mon espoir sera-t-il repu?»

1348 Avtandil lui dit: «Calme-toi, c'est la vérité solennelle,
Puisque la joie nous est donnée, le mal oublie sa ritournelle,
La nuit va s'éclaircir devant le soleil au rubis spinelle,
Le bien l'emporte sur le mal, car son essence est éternelle.»

1349 Le roi des Indes dit deux mots à Asmath, gai comme un bambin,
Ils s'embrassèrent, et la joie suscita des larmes le bain,
La rosé reçoit la rosée en don de la queue de corbin,
Dieu ne délaisse le mortel s'il n'est fainéant ou lambin.

1350 Tous trois remercient le Seigneur: «Nos souhaits profonds Il exauce-»
Tariel dit: «Ami, Asmath, vos idées ne furent pas fausses,»
Et à ces mots le roi de l'Inde au ciel bienveillant les mains hausse.
Ils rentrent dans la grotte, Asmath leur sert de la viande et des sauces.

1351 Tariel dit à Avtandil: «Certains détails évocateurs
J'aimerais te livrer, ami, ne blâme pas le narrateur:
Depuis que la grotte est à moi, des grands devs l'exterminateur,
Je dispose de leur trésor dont rêverait un amateur.

1352 «Je ne l'ai jamais inspecté, du trésor simple receleur,
Approchons des portes scellées et évaluons son ampleur.»
Avtandil l'agrée et Asmath cesse d'être un souffre-douleur:
Quarante portes on défonce, elles cèdent au premier heurt.

1353 Ils virent des trésors nombreux comme sur l'aire épis et baie,
Des joyaux s'y accumulaient entassés ou liés en balles,
Certaines perles serviraient à un amusant jeu de balle.
L'or s'entasse à profusion, on le foule et on en déballe.

1354 Quarante pièces regorgeaient de bijouterie à foison,
Des armures étaient scellées derrière une épaisse cloison,
Des armes s'y amoncelaient comme des stocks de salaison,
Le bahut était au trésor ce qu'est au captif la prison.

1355 Sur un bahut on pouvait lire: «En m'ouvrant demeurez placides,
Je contiens glaives et hauberts, et si les signes coïncident,
Ils serviront Kadjis et devs, si à se combattre ils décident.
Celui qui m'ouvrira avant sera parjure et régicide.»

1356 Ils virent armes à traiter l'homme comme daube en daubière,
Trois armures pour trois guerriers ne craignant désert ni tourbière,
Heaumes, jaserans et hauberts, un choix de glaives et jambières,
Dans l'émeraude des étuis comme les cendres dans la bière.

1357 On essaie glaives, boucliers, leur surface lisse miroite,
La cotte de mailles maintient la taille protégée et droite,
Le glaive tranche le métal comme il couperait un fil d'ouate.
Les preux ne céderont jamais ces armes que chacun convoite.

1358 Ils dirent: «C'est un signe bon que notre destin nous octroie,
Dieu nous encourage du ciel, pour que sans crainte l'on guerroie.»
Sur les épaules les chargeant, ils les emportent toutes trois,
Dont une armure pour Pridon, les liant avec des courroies.

1359 Ils emportèrent un peu d'or, perles et rubis amarantes,
Puis rescellèrent les trésors étant au nombre de quarante.
Avtandil dit: «Je m'y suis tait, le glaive à ma main s'apparente.
La nuit je me reposerai, le point du jour mon départ hante.»

 

LIII. TARIEL ET AVTANDIL SE RENDENT CHEZ PRIDON

1360 Ils panent, emmenant Asmath, sur leur parcours les gens s'attroupent,
Jusqu'au pays de Nouradin la compagne voyage en croupe,
Puis on lui achète un cheval au prix d'or et pas de taroupe.
De guide leur sert Avtandil, lui qui sait conduire les troupes.

1361 Des bergers du roi Nouradin les aperçoivent d'un coupeau,
Les chevaux paissant dans le champ font partie du royal troupeau.
L'Indien propose à Avtandil: «Prenons ces benêts à l'appeau.
Faisons une farce à Pridon, ses bergers sauveront leur peau.

1362 «Pressons le troupeau de chevaux, les bergers feront demi-tour,
Pridon viendra pour le combat, il attaquera sans détour,
Bride abattue, il volera, expéditif comme un vautour,
À l'homme gai et au chagrin il est bon de jouer des tours.»

1363 Les preux s'emparent des chevaux, et les bergers ils déconcertent.
Ces derniers frottent le silex, font un feu en signe d'alerte,
S'écriant: «Qui êtes-vous, preux, à nous infliger cette perte,
Sachez, ces chevaux sont le bien d'un roi à la riposte alerte.»

1364 Les chevaliers, braquant leurs arcs, de près les bergers ont serrés,
Ceux-ci s'enfuient, poussant des cris, désespérés et effarés:
«Au secours! Gare à ces brigands nous suivant pour nous massacrer!»
Ils vont au palais chez Pridon faits et dommages déclarer.

1365 Pridon s'arma et chevaucha sans plus entrer dans le détail,
De ses combattants l'entourait l'extraordinaire éventail.
Les deux soleils vont de l'avant, deux farouches épouvantails,
Ils sont recouverts du haubert et ils ont baissé le ventail.

1366 En voyant Pridon, Tariel s'exclama: «Mais voici mon homme!»
Il partit d'un éclat de rire et tira, alerte, son heaume.
Il dit à Pridon: «C'est ainsi que tu reçois en ton royaume?
Hôte chiche, dès que tu vois quelqu'un, l'arme tu prends en paume!»

1367 Pridon sauta bas du cheval et à terre se prosterna,
Les deux preux en firent autant, chacun l'accolade donna.
Levant les mains au ciel, Pridon dit au Seigneur son hosanna.
Les hôtes furent entourés et embrassés par les magnats.

1368 Pridon dit: «L'on ne vous voit point de longtemps. Vous vous attardez!
Je suis disposé à servir, bien plus tôt je vous attendais!»
La lune et deux soleils semblaient réunis. Leurs rayons dardaient.
De l'un à l'autre leur lueur allait et des yeux débordait.

1369 Ils se rendirent chez Pridon, et dans son palais bien bâti
Avtandil s'assit près du roi, sa clarté ne se rabattit,
Un fauteuil reçut Tariel, de chose et d'autre on débattit,
À Pridon l'armure on offrit que dans sa forge un dev battit.

1370 Les hôtes disent: «Nous n'avons plus rien d'utile qui te serve,
Mais des coffres dissimulés dans un lieu des trésors conservent.»
Pridon s'incline jusqu'à terre et avec gratitude observe:
«Le présent le plus précieux votre clémence me réserve.»

1371 Cette nuit on offre aux amis des mets sur de fines soucoupes,
Ils acceptent, après le bain, des habits de parfaite coupe.
Les présents étant somptueux, tel cadeau un autre surcoupe,
Enfin, de perles et joyaux on apporte de pleines coupes.

1372 Pridon dit: «Risquant de passer pour un hôte avare et quelconque
Qui la loi d'hospitalité par son impatience tronque,
Je ne puis citer en exemple un mollusque en paix dans sa conque,
Car les Kadjis rentrés chez eux, de voie libre nous n'aurons oncques.

1373 «À quoi bon de nombreux guerriers? Nous nous contenterons de peu,
Accomplir ce que nous voulons un corps de trois cents hommes peut,
L'épée au poing, nous marcherons sur les Kadjis sans crier «Peuh!»
Pour délivrer le corps-cyprès foin de préparatifs pompeux!

1374 «J'ai visité la Kadjétie, la prendre n'est pas un festin!
Elle est entourée de rochers, il faudra procéder d'instinct,
Mieux vaudra entrer en secret, ne point éprouver le destin,
Partant, l'armée serait de trop pour un passage clandestin.»

1375 Sur ce ils se mirent d'accord et, pressés, plus ne devisèrent.
Pridon fit des dons à Asmath. Au loin leurs clartés tamisèrent.
Les preux prirent trois cents guerriers, et sur leur bravoure ils misèrent.
Dieu envoie victoire à celui qui connut jadis la misère.

1376 Accompagnés de leurs guerriers, outre-mer se rendent les frères,
Ils avancent de nuit, de jour, Pridon connaît l'itinéraire.
Puis Pridon dit: «Nous voici près de la Kadjétie téméraire,
Marchons de nuit, car nous devons aux regards d'autrui nous soustraire.»

1377 Tous trois appliquent le conseil de Pridon, ainsi ils opèrent:
Ils marchent de nuit et à l'aube ils se reposent, récupèrent.
Peu après la ville apparaît, servant aux Kadjis de repaire,
Mais aux abords de ces rochers nos chevaliers on ne repère.

1378 À la porte du souterrain, dix mille guerriers la défendent.
Au clair de lune à voir le fort les chevaliers ne se défendent,
Ils disent: «Cherchons un chemin qui, passant par les rocs, les fende.
Cent preux en valent un millier, quand dextrement ils le pourfendent.»

 

LIV. CONSEIL DE NOURADIN-PRIDON

1379 Pridon dit: «Nous devons agir avec prudence et à L'instar
Des sages. Etant peu nombreux, mais vrais guerriers et pas fêtards,
À quoi bon attaquer de front? À rien ne sert d'être vantard,
Les portes fermées, nous aurions un millier d'années de retard!

1380 «Dans mon enfance on m'enseigna des tours que font les acrobates,
Des armes j'appris le métier, afin qu'avec art je combatte.
Je me vois marchant sur la corde: en vain d'autres enfants s'ébattent,
Ils rêvent de me ressembler, mais de leur orgueil ils rabattent.

1381 «Que celui d'entre nous qui sait lancer brillamment un lasso
Passe le nœud à une tour et tende la voie de l'assaut.
Comme par le champ, je courrai sur la corde qui passe haut,
Pour vous accueillir, je serai derrière l'enceinte en un saut.

1382 «Il m'est facile de passer armé et, en les haranguant,
Je sauterai sur les Kadjis, rapide comme un ouragan,
J'exterminerai les guerriers en quelque lieu les endiguant,
La porte je vous ouvrirai, sur les occis épiloguant.»

 

LV. CONSEIL D'AVTANDIL

1383 Avtandil réplique: «Pndon, non, tes amis ne te réprouvent,
Chevalier aux bras de lion, ici ton affaire tu trouves,
Ton conseil vise l'ennemi, ton intrépidité il prouve,
Mais ne vois-tu pas les guerriers, qui l'un près de l'autre se trouvent?

1384 «Quand sur la corde tu seras, les gardes te verront en haine,
Coupant la corde, ils te tueront, et nous serons fort mal en veine,
Cette tentative échouera, ton agilité sera vaine
Et ton conseil, en tournant court, glacera le sang dans nos veines.

1385 «Mieux vaut nous cacher en un lieu selon un projet moins fantasque,
Ces gens se font au voyageur qui ne vient en coup de bourrasque:
Je me travestis en marchand et mon intention je masque,
Je fais porter par un mulet le haubert, le glaive, le casque.

1386 «À quoi bon entrer tous les trois, grossir de la ruse le risque,
Je pénétrerai en marchand, marchandises ils ne confisquent,
Puis l'armure je passerai, brillera du soleil le disque,
Dieu aidant, je les abattrai en les frappant de ma francisque.

1387 «Sans effort je viendrai à bout des guerriers de la garde interne,
Vous attaquerez en héros, en temps voulu, la porte externe,
Je la briserai en morceaux, ils mettront leur drapeau en berne.
Faites-moi part de votre avis si mon conseil vous paraît terne.»

 

LVI. CONSEIL DE TARIEL

1388 Tariel dit: «J'apprends, héros, ce qu'est l'héroïque bravoure,
Vos conseils, vos intentions au même titre je savoure,
Je sais que pour un beau combat votre dextre l'épée défourre,
Il est bon de vous savoir près lorsque l'ennemi vous entoure!

1389 «Mais trouvez ma place au combat, car ce doute unique j'énonce
Si à l'aimée le cliquetis des armes ma présence annonce
Sans que je sois dans la mêlée, ma lâcheté ceci dénonce.
Couvert de honte, humilié, de joie je n'aurais pas une once.

1390 «Prêtez l'oreille à mon conseil, l'action sera plus certaine:
À l'aube, prenant nos guerriers/conduisons chacun sa centaine,
Menons l'assaut de trois côtés, les gens suivant leur capitaine,
Les Kadjis nous affronteront dans leur témérité hautaine.

1391 «Le combat à peine engagé, on les presse et on les enserre,
L'un des trois entre à l'intérieur, les autres l'ennemi lacèrent,
Celui qui sera dans le fort massacrera nos adversaires,
Nos armes éprouvées au poing, allégeons-les de leurs viscères.»

1392 «Il me semble que je t'entends, dit Pridon, oui, je t'ai compris,
Mon ancien coursier le premier arrivera près du pourpris,
Qui m'aurait dit que nous serions en Kadjétie, m'aurait surpris,
Sinon j'aurais gardé la bête, elle n'a, croyez-moi, de prix.»

1393 De la part de Pridon ce n'est, que plaisanterie amicale,
Les sages savent s'amuser et rire pendant une escale,
Les preux relèvent leurs propos, et de bons mots les intercalent.
Armés, ils montent à cheval sous la montagne verticale.

1394 Les trois preux ayant échangé des suggestions non vulgaires,
Et au conseil de Tariel ses amis ne renonçant guère,
Les guerriers répartis par cent en vue de l'assaut se liguèrent
Et puis sautèrent à cheval, prêts pour les épreuves de guerre.

1395 Je vois, plus clairs que des soleils, chevaucher les trois cavaliers,
Les sept planètes éclairant leurs pas de lumineux piliers.
Tariel est, sur son moreau, beau, élancé et singulier,
Sa dextre l'ennemi occit, sa vue occit ses familiers.

1396 À leur vue je veux évoquer les nuées d'orages recrues
Lorsque, gonflant les gros torrents, elles déversent la pluie drue.
Dans le défilé, avec bruit avancent les fleuves en crue,
La mer les apaise en son sein où leur élan plus rien n'obstrue.

1397 Quoique Pridon et Avtandil apportent partout une chaude,
Devant Tariel l'ennemi se comporte en chat qu'on échaude.
Près des planètes le soleil luit pleinement et peu lui chaut de
Vous voir attentif, ô lecteur, au cours de la bataille chaude.

1398 Les trois portes sont réparties, le fort recevra trois blessures,
Le succès du rapide assaut les trois cent trois héros assurent.
La nuit les guerriers sont restés tapis dans des cachettes sûres,
À l'aube ils avancent masqués moins visibles qu'une fissure.

1399 D'abord ils progressent en paix, sous leurs vêtements la dague arde.
Ils ne suscitent de soupçon aux portes du fort chez les gardes,
La peur n'effleurant les Kadjis, ils ne se tiennent sur leurs gardes.
Jusqu'au dernier instant les preux le secret du plan sauvegardent.

1400 Les portes défoncées, la ville est au désespoir. En sifflant
Le fouet des braves assaillants brûle de leurs chevaux le flanc.
Les preux sont ce que vous voudrez: fougueux, impavides, sauf lents,
Les guerriers battent du tambour, avancent dans leurs cors soufflant.

1401 Sur le pays de Kadjétie le Seigneur abat Son courroux,
La douce chaleur du soleil, Saturne coléreux rabroue,
Se renversent sur les Kadjis la voûte céleste et sa roue.
Les champs regorgent de tués, le sort de coups l'ennemi roue.

1402 La voix de Tariel appelle à l'assaut de la fourmilière,
Sa dextre brise les hauberts, lui cède armure ou épaulière,
Vers trois portes vont les guerriers, la tâche leur est familière,
Sous leur pression le château s'ouvre comme une huître perlière.

1403 Sur place le lion Pridon est non loin d'Avtandil l'amène,
Ils versent le sang ennemi, sabrent les Kadjis, les malmènent.
Ils s'interpellent, s'observant, en proie à la joie surhumaine.
Ils disent: «Où est Tariel?» — alentour leurs regards promènent.

1404 Ils ignorent de Tariel l'action et son résultat,
Ils vont vers la porte du fort, de l'ennemi ne font état,
Ils y voient armures brisées et accumulées en un tas,
Dix mille guerriers en un jour le chevalier exécuta.

1405 Les Kadjis gisent, comme si un mal étrange les affecte,
Tranchés de la tête aux talons, offerts en vision abjecte.
Devant la porte défoncée Pridon et Avtandil objectent:
«Il a dû passer par ici, la chose n'est guère suspecte.»

1406 Ils prennent le chemin secret, dans l'enceinte ne caracolent,
Voient la lune allant au soleil relâchée par un aspic aule,
Tariel a quitté le heaume, ils sont joyeux et point dyscoles,
Le cœur au cœur, le cou au cou dans la folle étreinte se collent.

1407 Enlacés, ils versent des pleurs, oubliant tourments et syncopes,
Saturne et Jupiter unis déjouent les tours du son myope,
Le soleil embellit la rosé et de ses rayons l'enveloppe,
La joie envahit les amants, tombe des malheurs l'enveloppe.

1408 Ils s'embrassent, cœur contre cœur, les cous d'albâtre ils entrecroisent,
Pétales de rosés s'ouvrant, les lèvres souvent s'apprivoisent.
Surviennent Pridon, Avtandil, avec déférence courtoise
Tous deux ils saluent le soleil, à personne ne cherchent noise.

1409 L'accueil du soleil est splendide et sa lumière ne décline,
Elle embrasse ses défenseurs et leur aide elle ne décline,
Elle trouve pour leur parler de belles paroles câlines,
Et les chevaliers, éblouis, avec des propos doux s'inclinent.

1410 Ils saluent le preux Tariel, beau cyprès la joie recelant.
Ils se félicitent d'avoir vaincu, couronnant leur élan,
Sans s'alléger de leurs hauberts, le regret leurs cœurs ne fêlant,
Ils sont pareils à des lions traquant des boucs ou des élans.

1411 Des trois cents guerriers assiégeants il ne reste que cent soixante,
La victoire enchante Pridon, mais l'hécatombe le tourmente.
Les Kadjis sont exterminés, paisible sera la descente.
Voyant des trésors inouïs, de la joie les vainqueurs ressentent.

1412 Trois mille mulets et chameaux sont réunis. Bêtes de somme
On charge de perles, joyaux, qui semblent entrevus en somme.
Pierres taillées, jaspes, rubis, qui en évaluerait la somme?
Le soleil prend un palanquin, il sourit et point ne vous somme.

1413 Soixante serfs en Kadjétie restent pour en monter la garde,
Les preux emmènent leur soleil, fermement leurs dextres la gardent,
Ils se dirigent vers un port, et d'y arriver il leur tarde.
«Voyons Fatmane, disent-ils, retirons de son cœur l'écharde!»

 

LVII. TARIEL SE REND CHEZ LE ROI DES MERS

1414 Auprès du souverain des mers un messager du preux s'élance,
Annonçant: «Je viens, Tariel, l'ennemi est en défaillance.
Je ramène de Kadjétie le soleil me perçant de lances,
Je souhaite de te revoir en père après ma somnolence.

1415 «Le pays des Kadjis soumis, un butin immense je glane,
Mais, roi, ma fortune me lie à toi comme par des lianes:
Tu sais ce que mon soleil doit à sa mère et sa sœur Fatmane.
Sans vains mots je veux m'acquitter des bienfaits qui de toi émanent.

1416 «De te voir quand nous longerons ta côte le souhait je forme,
Accepte en don la Kadjétie vidée des habitants difformes,
En y plaçant ta garnison, en forteresse la transforme.
Parcours ta partie du chemin, tu ne m'attendras pas sous l'orme.

1417 «Une âme aspire vers Fatmane, Hussein sans doute ne lésine
Sur l'attachement d'une sœur qui revient brisant ses saisines!
Gratitude et affection dans un cœur généreux voisinent:
La belle passe le soleil, le cristal ternit la résine.»

1418 Le messager bat le chemin, qu'il fasse beau ou bien qu'il vente,
Le roi des mers se sent ému par cette nouvelle émouvante,
Il glorifie le Créateur, Son juste jugement il vante.
Puis monte à cheval, n'attendant point d'invitation suivante.

1419 Le roi fait charger des présents, décidant de fêter leurs noces,
Emportant de nombreux joyaux, de fins spécimens du négoce.
Fatmane le suit et dix jours elle passe dans un carrosse.
Ils verront le soleil uni au lion clément, pas féroce.

1420 Le roi des mers est accueilli par trois preux que le vent ne tanne,
Il les embrasse avec respect, en rade sont bateaux, tartanes.
Le souverain loue Tariel, mille mercis rend le platane,
Puis le monarque est ébloui par l'auréole de Nestane.

1421 À sa vue Fatmane est en proie à un feu qui ne lui messied,
Elle baise à la mariée cou et visage, main et pied,
Disant: «Grâce à Dieu, la clarté vainc la nuit et luit l'amitié!
Je sais: le mal est passager, triomphent bonté et pitié.»

1422 La vierge est douce pour Fatmane, elle l'attire et ne se fâche:
«Dieu éclaira mon cœur brisé, n'y laissant ni ombre ni tache,
Je suis aussi pleine à présent que décroissante avant la tâche,
Le soleil m'envoie ses rayons, et j'aime sa constante attache.»

1423 Le souverain des mers célèbre au mieux des noces somptueuses,
Il accepte la Kadjétie, sept journées s'écoulent joyeuses.
On distribua des présents d'une main large et généreuse,
On marcha, comme sur un pont, sur des pièces d'or lumineuses.

1424 Des monts de satin, de velours côtoient les flots de fine soie,
Des mains de l'hôte Tariel la couronne hors prix reçoit,
Taillée dans un jaune saphir et du plus bel éclat qui soit,
Et sur le trône en or ducat le jeune souverain s'assoit.

1425 Nestane reçut un habit à illuminer même un bouge,
Parsemé de rares rubis et embelli de saphirs rouges.
Les jeunes mariés s'assoient, et leurs traits apaisés ne bougent,
À leur vue la flamme s'enflamme et l'eau se dit: «Pourquoi ne bous-je?»

1426 À Avtandil et à Pridon des présents le souverain offre:
Des destriers inégalés et des harnais sortis des coffres,
Des habits de pierres garnis et d'une indescriptible étoffe.
Ils disent: «Nous sommes comblés, notre existence tu étoffes!»

1427 Pour remercier de l'accueil, Tariel vers l'hôte se tourne:
«Heureux qui te voit et chez toi, ô roi, allègrement séjourne,
Des présents que tu nous offris, les yeux ravis on ne détourne,
Celui-là agit sagement, qui ton royaume ne contourne!»

1428 Le roi des mers lui repondit: «Ô roi et lion vertueux,
Tu es la vie de tes sujets, mais ton absence les tue, eux.
Quelle offrande pourrait te seoir, orner ton port majestueux?
Toi parti, comment renoncer à ce spectacle fastueux?»

1429 Tariel à Fatmane dit: «D'être ma sœur je te demande.
J'ai contracté envers ton cœur une dette que tu sais grande,
Accepte de la Kadjétie ces trésors en modeste offrande!
À-t-on jamais vu un ami qui n'offre un joyau, mais le vende?»

1430 Fatmane le salua bas, lui exprima sa gratitude:
«Ô roi, à votre vue un feu cuisant me brûle et ne m'élude,
Pourrai-je rester loin de vous sans tomber dans la turpitude?
Malheur à ceux qui ne vous voient, votre vue au bonheur prélude!

1431 Les deux preux s'adressent au roi, la clarté suivant leur sillage,
Le cristal constitue leurs dents, leurs lèvres sont des coquillages:
«Sans vous gaîté, harpes et luths ne seront qu'un faible mirage,
Toutefois, il nous faut partir, car nous attend un long voyage.

1432 «Tu fus notre père clément et notre divine espérance,
Mais daigne nous donner encore un navire pour notre errance.»
Le roi répond: «J'aurais subi pour vous la mort ou la souffrance,
Mais vous panez. Que soient bénies vos dextres de la délivrance!»

1433 On équipe un bateau au havre, accosté au flanc de la berge.
Tariel avance, l'exil de larmes chaudes le submerge.
Le roi des mers est consterné, se frappe comme avec des verges,
Des pleurs de Fatmane rempli, le flot suit les preux et la vierge.

1434 Les trois frères ont traversé la mer houleuse qui gonflait,
Ils confirmèrent les serments de jadis, jamais contrefaits,
À leurs visages radieux le rire, le chant se greffaient.
Les rayons des lèvres trouvaient dans le cristal mille reflets.

1435 Asmath, les nobles de Pridon reçurent par des raccourcis
Des messagers leur apportant du combat le vivant récit:
«Le soleil éclairant les cieux réchauffe nos membres transis,
La froidure ni le frimas ne nous auront à leur merci!»

1436 Leur soleil dans un palanquin, ils longent la mer d'un pas preste,
La joie triomphe dans leurs cœurs des maux passés et de la peste.
Au pays du preux Nouradin les gens ne seront pas en reste:
On les accueille avec des chants, et l'allégresse est manifeste.

1437 Les gentilshommes de Pridon leur firent un splendide accueil.
Asmath, pénétrée de bonheur, oublie aventure et écueils,
Serrant Nestane-Daredjane, elle jubile et se recueille.
Ainsi la fidèle amitié mûrit ses fruits et puis les cueille.

1438 Nestane-Daredjane embrasse Asmath, au visage la baise,
Disant: «Chérie, malheur à moi, car mon mal attisa tes braises î
Désormais la grâce de Dieu avec largesse nous apaise.
Pourrai-je m'acquitter d'un cœur qui ne louvoie ni ne biaise?»

1439 Asmath dit: «Seigneur, sois loué! Je revois notre rosé intacte,
L'Esprit se manifeste enfin, de la réalité prend acte!
Lorsque je te vois réjouie, la mort recule et se rétracte.»
La plus durable affection, maîtresse et servante contractent.

1440 Les nobles dans un bas salut rendent hommage aux invités:
«Puisque Dieu nous a réjouis, bénie soit Sa divinité!
Vos visages Il nous révèle et le feu perd droit de cité,
Lui seul cicatrise la plaie qu'il a pouvoir de susciter.»

1441 Baisant la main de Tariel, chacun le preux sain et sauf oit.
Celui-ci dit: «Nous ont quittés ceux qui nous cernaient autrefois,
Morts au combat, ils ont acquis la joie dans l'éternelle foi,
Le but atteint multipliera leur célébrité cent vingt fois.

1442 «Grande est ma douleur, et pourtant j'aime bien mieux les savoir tels,
Puisque l'au-delà leur a fait le don d'un mystère immortel.»
Ce disant, il couvre de pluie la neige de son pur autel,
Le narcisse éveille Borée et janvier lie la rosé au gel.

1443 L'assemblée se mit à pleurer lorsque pleurant le preux on vit,
Les gens déploraient leurs prochains que le sort leur avait ravis.
Puis on se tait et dit au preux: «Puisque le sage en ses devis
Te compare au soleil, louons malgré tout notre heur indivis.

1444 «Qui mérite ton désespoir et ton accablement extrême?
Ne pas fouler en vain le sol, mourir pour toi est joie suprême.»
Nouradin poursuit sa pensée: «Amertume douceur écréme.
Que Dieu t'octroie mille plaisirs inscrits sur son divin barème!»

1445 En proie au chagrin, Avtandil présenta ses condoléances,
On l'en loua et puis on dit: «Goûtons aux joies sans doléance:
Au lion égaré le sort un soleil égaré fiance.
Cessons de pleurer ce qui fut voué à nos pleurs par avance.»

1446 Ils atteignirent à la fin la ville de Mulgazanzar:
Fanfares, cymbales, tambours se firent entendre au hasard,
Dans le brouhaha, la liesse accourut en troupeau d'isards,
La foule mulgazanzaraise ayant déserté le bazar.

1447 Les marchands affluent dans la rue qu'emplissent oisifs et badauds.
On dégage un cercle arme au poing comme sur les flots un radeau,
Les familles sont au complet, et. les fenêtres sans rideaux,
Pour admirer les chevaliers de mille yeux tombe le bandeau.

1448 On vit les hôtes de Pridon arriver devant son palais,
Ayant ceint des ceintures d'or, les y accueillaient des valets,
D'immenses tapis de velours à leur approche on étalait.
Les preux semaient des pièces d'or comme un rivage de galets.

 

LVIII. NOCES DE TARIEL
ET DE NESTANE-DAREDJANE CÉLÉBRÉES PAR PRIDON

1449 Pour les mariés on plaça aux couleurs blanche et pourpre un trône,
Parsemé de pierres de choix: certaines rouges, d'autres jaunes,
Et sur un autre—jaune et noir—c'est le preux Avtandil qui trône.
L'arrivée des hôtes royaux le tableau saisissant couronne.

1450 Viennent les jongleurs, et se fait entendre leur chant à la cour,
Des soieries déferle le flot qui ne tarit, ne tourne court:
C'est une offrande de Pridon, à griser l'œil elle concourt.
Vers les dents blanches de Nestane un souris angélique accourt.

1451 Pridon fait porter des présents innombrables, comme il se doit:
Neuf perles fascinent la vue, chacune égalant un œuf d'oie.
Une pierre au solaire éclat sur une bague ornant le doigt
Illumine si bien la nuit qu'un artiste son œuvre voit.

1452 On passa au cou des beautés un collier superbe et subtil:
Rubis, diamants facettés faisaient la ronde sur un fil.
Puis on apporta un plateau: le tenir n'était pas facile:
Ce fut un présent que Pridon offrit au lion Avtandil.

1453 Des perles grosses emplissaient jusqu'au bord ce large plateau
Que l'on offrit à Avtandil comme on offrirait un gâteau.
De velours s'emplit le palais suivi de brocart aussitôt.
Au merci dit par Tariel les mots servaient de doux étaux.

1454 Pendant les huit jours du festin le roi Pridon ne se déprit,
Il renouvela chaque jour de riches présents hors de prix,
Nuit et jour par le son des luths et des harpes on fut surpris,
Le palais vit se réunir vierge amoureuse et preux épris.

1455 Tariel adresse a Pridon un propos doux et cordial:
«Mieux qu'en un fraternel élan ton cœur m'obéit en féal,
Donner l'âme et la vie est peu pour payer ton feu martial:
J'étais mourant, tu m'apportas le baume efficace et vital.

1456 «Tu sais que pour moi Avtandil sa vie n'épargne ni ménage,
Désormais Je veux le servir, prendre ses soucis en partage.
Va lui demander ce qu'il veut, il peut compter sur mon suffrage,
Il a su apaiser mon feu, qu'aujourd'hui je le dédommage!

1457 «Dis-lui: «Frère, comment payer ce que pour moi tu éprouvas''
Que Dieu te comble de Sa grâce: ainsi pour ton frère il en va!
Si je ne puis restituer à toi ce dont tu te privas,
Que je ne revoie mes palais ni le soleil qui m'aviva!

1458 «Qu'attends-tu de ton serviteur? Mon amitié est-elle morte?
En Arabie il faut aller, je constituerai ton escorte.
Ménageons nos épées. Parfois usons de la parole accorte.
Je me marierai, vous ayant conduits tous deux vers votre porte.»

1459 Pridon transmit à Avtandil le propos du preux Tariel:
Il sourit et s'illumina, le souris le rendit plus bel.
Il dit: «Pourquoi m'aiderait-on sans que je lance mon appel?
Mon soleil n'est pas enlevé, ma Joie suit un cours naturel.

1460 «Mon soleil est, intronisé selon la volonté divine,
Estimée, vénérée de tous, on suit ses vœux, on les devine,
Ni un Kadji ni un devin de projet nocif ne rumine,
Pourquoi me soutenir? Laissez s'enivrer un cœur qu'on avine!

1461 «Quand je parcourrai le chemin que la Providence me trace,
Quand le feu brûlant dans mon cœur à la joie cédera la place,
Au même instant rayonnera pour moi le soleil clans l'espace.
Jusqu'alors demeurera vain quoi que dans ce monde je fasse.

1462 «Va rapporter à Tariel mon propos réfléchi et pieux:
Ne me remercie pas, ô roi, car j'agis ainsi pour le mieux.
Dès le sein maternel je suis fait pour te servir en ces lieux.
Tu seras un roi glorieux ou me réduise en cendres Dieu!

1463 «Tu te dis: «Je souhaiterais les unir sur terre et sous ciel.»
Ceci sied à ton noble cœur se référant à l'essentiel,
Mais laissons le glaive en repos, trêve de mots artificiels,
Attendons l'accomplissement du cours prévu, providentiel.

1464 «Tel est mon désir déclaré et tel est mon secret élan:
Je veux te contempler heureux, roi des Indes non indolent,
Voir ton soleil auprès de toi de clarté vive ruisselant,
Voir confondus, anéantis tes contradicteurs insolents.

1465 «Et puisque le destin clément de mon cœur le désir exauce,
Je vais en Arabie et là l'amour de mon soleil m'exhausse.
Mon feu brûlera à son gré de flamme authentique, pas fausse,
Je ne désire rien de vous, toute servilité nous fausse!»

1466 Pridon parla à Tariel, et bientôt réponse fut faite:
«Pour savoir qu'il n'en sera rien il ne faut pas être prophète.
De même qu'il trouva moyen de rendre mon être à la fête,
Maintenant, qu'il daigne accepter le concours des amis aux faîtes.

1467 «Transmets-lui les mots que voici qui ne le flattent, ne l'encensent
«Quand je verrai ton précepteur, se calmeront vraiment mes sens:
J'ai tué plusieurs de ses serfs, je l'ai privé de leur présence,
Je ne retournerai chez moi si la grâce il ne me dispense.»

1468 «Transmets au preux: «Interrompons ces vains et vides pourparlers,
Je n'ajournerai mon départ, j'agirai comme je parlai,
Le roi d'Arabie agréera mon propos terne ou bien ailé,
Je prierai sa fille humblement, je serai tenace et zélé.»

1469 Pridon alla vers Avtandil pour le lui dire et résumer:
«Il ne renonce à son projet, quoi que tu veuilles présumer.»
Avtandil en fut chagriné, son cœur en flammes et fumée,
Mais au roi obéit un preux, il doit son devoir assumer.

1470 Avtandil pria Tariel, pliant devant lui les genoux,
Embrassant ses pieds et baissant devant lui les veux et le cou.
Il dit: «J'ai trompé Rostévan pour être à notre rendez-vous,
Ne me pousse pas à nouveau à un manquement après coup.

1471 «Dieu juste ne permettra pas que ton propos se réalise,
La noire fourberie envers un précepteur n'étant de mise!
Puis-je m'opposer à celui dont la patience j'épuise?
Un serf lèvera-t-il l'épée contre un maître qu'il divinise?

1472 «Entre moi et ma bien-aimée, ça jetterait le désaccord,
Malheur si elle s'emportait, navrant son cœur, brimant son corps!
Espaçant ses lettres, l'aimée ferait accroître mon remords.
Qui accorderait le pardon à un amant ni vif ni mort?»

1473 Tariel, soleil radieux, donna son avis en riant,
Prenant Avtandil par la main, le soulevant, le rassurant:
«À ton aide je dois mon bien, deviendrais-je contrariant?
Que la joie que tu m'octroyas revienne à toi, te récréant!»

1474 «Je hais un ami pointilleux, cachant ses pensées au prochain,
Je hais une âme renfrognée, un visage de parchemin!
Si quelqu'un se dit mon ami, qu'il m'ouvre du cœur le chemin,
Sinon restons chacun pour soi, ruminant notre sort humain!

1475 «Je sais que le cœur de l'aimée à toi sans bornes appartient,
Ma visite ne pourra pas nuire aux rapports qui sont les tiens,
Avec le roi je serai franc, ne fausserai notre entretien,
L'ardent souhait de le revoir mon cœur nostalgique entretient.

1476 «De m'octroyer une faveur je compte le roi supplier:
Qu'il veuille bien vous marier et vos deux destinées lier.
Devant une imminente union pourquoi tarder, se replier?
L'un près de l'autre épanouis, vous vous faneriez déliés.»

1477 Avtandil voit que Tariel tient au voyage et n'y renonce,
Il cesse la discussion, et son consentement annonce.
Pridon fait un choix de guerriers et pour leur départ se prononce,
Il accompagne les deux preux allant chez le roi sans semonce.

 

LIX. LES TROIS PREUX ARRIVENT
DANS LA GROTTE ET REPARTENT DE LÀ POUR L'ARABIE

1478 Le secret devient évident par les soins du sage Denys,
Dieu affirme et soutient le bien, opposant au mal Son déni,
Réduit le mal en un instant, ouvre au bien un champ infini,
Le douant de perfection, à son essence Il nous unit.

1479 Ces lions, ces soleils s'en vont de chez Pridon avec leurs gardes,
La vierge solaire est des leurs, étonnant ceux qui la regardent;
Les ailes du corbeau couchées sur le cristal que rien ne farde,
Sa grâce rejoint la douceur du rubis dont les rayons dardent.

1480 L'asseyant dans son palanquin, les preux leur soleil promenaient,
Des fauves le sang ils versaient et vers leur but s'acheminaient.
Par les royaumes qu'ils passaient leur rayonnement fascinait,
On les accueillait, les louait, des présents on leur destinait.

1481 Au firmament on aurait cru voir un soleil parmi les lunes,
Plusieurs jours ils ont voyagé, aubes effeuillant une à une.
Traversant vaux inhabités et longeant les désertes dunes,
Ils arrivèrent près du roc où Tariel implora l'Une.

1482 Tariel dit: «C'est à moi d'être aujourd'hui dans cet endroit l'hôte,
J'irai là-bas où j'ai été saisi de folie dans la grotte,
Asmath nous servira son plat de viande qui la fatigue ôte,
Je vous offrirai des tissus qui vous plairont, de couleurs hautes.»

1483 Les cavaliers sautèrent bas au milieu des rochers abrupts,
Asmath mit en broche du cerf, et le mets succulent parut.
Ils plaisantaient et s'égayaient, pensant aux dangers encourus,
Rendaient grâce à Dieu qui changea malheur passé en bonheur brut.

1484 Puis ils visitèrent l'abri, transportés, joyeux, réjouis,
Ils découvrirent le trésor que Tariel y enfouit,
Des richesses s'y entassaient incalculables, inouïes.
Les visiteurs les admiraient désintéressés, éblouis.

1485 Tariel offrit des présents tant splendides que convenants,
N'oubliant les gens de Pridon, les choyant, largement donnant.
Il enrichit chaque guerrier qui fut courageux, entramant,
Mais le trésor paraît intact au bout du parcours étonnant.

1486 Pridon entend: «Je ne saurais payer ton service rendu,
Mais il est dit: «Homme de bien ne sera jamais confondu.»
Désormais ce trésor est tien, puise dedans à tonds perdus,
Emporte-le quand tu voudras, puisque tout entier il t'est dû.»

1487 Pridon remercie Tariel et au remerciement enchaîne:
«Ô roi, me prends-tu pour un fou qui en furie se déchaîne?
L'ennemi n'est pour toi qu'un brin de paille, soit-il un gros chêne!
Heureux de pouvoir t'admirer, de me dire: «À la fois prochaine!»

1488 Pridon ordonne à ses valets de lui amener les chameaux
Pour les charger de ce trésor, pour expédier les émaux.
Demain l'Arabie les attend, il faut oublier tous les maux,
Dans l'attente de son soleil, Avtandil est lune aux Rameaux.

1489 Après une traversée longue ils atteignirent l'Arabie,
À leur vue village ou château s'offraient dans un détour subit,
Les habitants les accueillaient: bleus et verts étaient leurs habits.
Soudain ils fondirent en pleurs, ayant reconnu Avtandil.

1490 Tariel envoie à Rostan un homme sage et recueilli,
Mandant: «Ô roi, je te supplie d'être généreux, sans saillies,
Moi, roi des Indes, je me rends à ta cour où j'avais failli,
Je te montrerai un bouton de rosé intact et non cueilli.

1491 «Lors tu te fâchas de me voir fouler arrogamment ta terre,
En vain m'avait-on poursuivi, force ou menace ne m'atterrent,
Je quittai tes preux attristé, de me saisir ils se hâtèrent,
J'ai tué de nombreux guerriers qui te servaient et te hantèrent.

1492 «Oubliant mon propre chemin, je me rends près de toi afin
Que tu pardonnes mon méfait et qu'au courroux tu mettes fin.
Je suis démuni de présents, Pridon m'est témoin à ces fins,
Mon seul cadeau est Avtandil, votre disciple fier et fin.»

1493 Quand le messager arriva auprès du roi triste et durci,
À dire la joie de son cœur la langue n'aurait réussi.
Les joues de Tinatine en feu, sa clarté l'aurore éclaircit,
Cristal et rubis coloraient l'ombre des cils et des sourcils.

1494 Des voix jubilent et on bat de cymbales sous les aisselles,
Les preux fougueux de Rostévan l'attente prolongée harcèle,
On amène leurs destriers et on leur apporte les selles,
Plusieurs chevaliers courageux à cheval déjà on décèle.

1495 Le roi et les chefs de l'armée embrase la flamme avivée,
On évoque soleils et preux, et on attend leur arrivée,
La foule rend grâce au Seigneur de l'heur dont elle fut privée,
On dit: «La bonté s'établit, au mal notre âme n'est rivée.»

1496 Quand se rétrécit la distance et les deux parties s'aperçoivent
Avtandil dit à Tariel de sa voix émue et suave:
«Vois-tu ces vaux qui en été deux doigts de poussière reçoivent?
Ici je quittai mon soleil et ma quête je conçus, hâve.

1497 «Passant ces vaux, mon précepteur se dirige à notre rencontre,
Honteux, je ne puis expier mon action à son encontre,
Mais appelé par mon devoir, je bravai dangers, malencontres,
Toi et Pridon, faites valoir à ses yeux le pour et le contre.»

1498 Tariel dit: «Tu agis bien lorsque ton seigneur tu honores,
Demeure quelque temps ici, de te cacher il est bon ores,
Je dirai au roi Rostévan que ton manquement tu n'ignores,
Tu rejoindras le corps-cyprès, et la joie vibrera, sonore.»

1499 Le lion Avtandil s'arrête et dresse une petite tente,
Nestane-Daredjane y est près de lui calme et éclatante,
Le mouvement de ses cils noirs d'un souffle léger vous évente.
Le roi des Indes marche droit, sans dissimuler sa tourmente.

1500 Pridon va avec Tariel d'un pas ni trop lent ni pressant.
Le roi reconnaît Tariel sur son coursier se balançant,
Pour saluer le lion fier Rostévan à terre descend,
D'un geste ouvert et paternel il accueille le preux puissant.

1501 Tariel inclina son chef, s'approcha avec un salut,
Le roi l'embrassa, et la joie au coin de ses lèvres on lut,
Ebloui, il dit à celui qui lui apporta le salut:
«Tu es le soleil et sans toi la nuit fait du jour son surplus.»

1502 Le roi admire sa beauté que le destin vers lui renfloue,
Il le considère étonné et la dextre du preux il loue.
Au salut de Pridon le roi que peu d'attention n'alloue:
Sa pensée rejoint Avtandil qui son cœur à la douleur cloue.

1503 Rostévan s'attriste en louant du chevalier l'éclat viril.
Tariel dit: «Ô roi, mon cœur s'attache à toi, non puéril,
Mais imagine-t-on louer un autre lorsque de l'exil
Te revient un preux radieux, ton vassal fidèle Avtandil?

1504 «Ne t'étonne pas du retard de celui qui ton tourment cause.
Je vois une colline verte où avec agrément on cause:
Allons sur l'herbe nous asseoir, et que mon propos caduc ose
Te prier de te prononcer, roi, en connaissance de cause.»

1505 Les rois s'assoient, et les guerriers assemblés à l'écart les cernent,
Tariel éclaire les vaux comme dans la nuit la lanterne,
Qui le regarde, perd raison, les objets lui paraissent ternes.
Tariel entretient le roi, son propos sage le concerne:

1506 «Ô roi, j'estime humiliant de te présenter ce qui suit,
Mais je suis venu te prier, demander, supplier pour lui:
À moi se joint également notre beau soleil qui reluit,
Elle est mon aube, mon espoir, ma clarté dissipant la nuit.

1507 «Nous osons tous deux t'en parler, et chacun de nous te supplie
Avtandil a pu me guérir, m'ayant tiré de mon repli,
Le malheur qui le subjuguait, comme nous, se couvre d'oubli,
Je ne veux pas être fâcheux, une longue histoire nous lie.

1508 «Ils s'aiment: le preux est aimé, il aime sa belle d'opale,
Je me souviens du preux transi, versant des larmes, le teint pâle.
Tête baissée, je te supplie, éteins le feu qui les ravale,
Donne ta fille au preux puissant que célébreront les annales.

1509 «À part cela je ne dirai plus rien, ni en bref ni en long.»
Tariel sortit et noua à son cou un foulard oblong,
Se releva, plia genoux, ayant épuisé son filon:
Il gravit admirablement de l'entretien les échelons.

1510 Voyant Tariel à genoux, le monarque se sent troublé,
Il recule et le salue bas, se penchant en épi de blé,
Disant: «Ô roi, mon allégresse en un instant s'est envolée,
Ta modestie m'a confondu et ta réserve m'a brûlé.

1511 «Se peut-il qu'un mortel ne cède au plus petit de tes désirs?
Ma fille j'aurais immolée si tu lui disais de périr,
Un ordre de toi s'accomplit yeux fermés et sans coup férir.
Quel lion égalant ce preux Tinatine pourrait chérir?

1512 «D'autre chevalier qu'Avtandil je ne souhaiterais pour gendre.
Ma fille reçut mon royaume, héritière digne à le prendre,
Les années flétrissant ma fleur, fleurit la rosé que j'engendre,
Et puisqu'elle bénit son sort, puis-je à son bonheur ne me rendre?

1513 «Pour ma fille tu m'aurais fait accepter un serf comme époux.
Qui te contredire oserait, hormis un délinquant, un fou?
Si je n'aimais pas Avtandil, son exil me paraîtrait doux,
Je le confirme devant Dieu, je ne mens ni ne t'amadoue!»

1514 Tariel se sent transporté lorsque ce propos il entend,
Il salue l'interlocuteur, aux pieds du monarque s'étend,
Le roi rend son salut au preux qui de prendre congé attend,
Tous deux se remercient n'étant de leur entretien mécontents.

1515 Pridon saute à cheval, s'en va, d'Avtandil empruntant la voie,
Il veut annoncer à l'ami son incommensurable joie,
Puis il l'accompagne au palais, mais Avtandil, ému, louvoie,
Il pâlit à la vue du roi, et son feu à peine flamboie.

1516 Le roi se dirige vers lui et voit approcher son émule,
Le foulard cache son visage et de phrases il ne formule,
Le nuage glace la rosé et le soleil il dissimule,
Mais l'éclipsé rend la beauté quoique sa mort elle simule.

1517 Rostévan voulut l'embrasser, le cours de ses pleurs s'arrêta,
Avtandil baissa ses rayons et tête basse il s'y prêta.
Le roi ordonna: «Lève-toi, tu as pavoisé mon Etat,
Tu n'as pas à t'humilier, à être confus d'un iota!»

1518 Le roi l'embrasse tendrement, les nuages il répudie,
«En me versant de l'eau, dit-il, tu éteignis mon incendie,
Celle dont le troupeau de cils voile les yeux qui irradient
Rejoindra bientôt son lion, hâtons notre marche hardie.»

1519 Le roi embrasse le héros, le brave lion indompté,
Il assoit près de lui le preux ravi par le sort affronté,
Le soleil récompensera sa dignité et sa bonté,
Là joie est d'autant mieux goûtée que les revers sont surmontés.

1520 Le preux dit au roi: «À quoi bon éterniser les pourparlers,
Pourquoi ne pas voir le soleil, pourquoi de lenteur se voiler?
Accueille-la avec gaîté, introduis-la dans ton palais,
Laisse s'épandre ses rayons, laisse sa clarté déferler.»

1521 Ils joignent avec Tariel la vierge à la solaire enseigne,
Et les joues des trois goliaths aux couleurs du soleil se teignent,
Contents de la visite au roi, le but recherché ils atteignent,
Ce n'est pas en vain ornement que les glaives leur taille ceignent.

1522 Rostévan salue le soleil qui à l'entrée de la cour point,
L'éclair de ses joues l'éblouit, et il s'arrête juste à point,
Elle descend du palanquin et le darde à brûle-pourpoint,
La vierge embrasse le monarque abasourdi et mal en point.

1523 Il dit: «Ô soleil, ta beauté sereine à te louer m'engage,
Les sages perdent la raison sous les rayons que tu dégages,
À quel astre te comparer, solaire et lunaire langage?
Qui te voit, d'admirer la rosé ou la violette ne gage.»

1524 Qui la regardait, s'étonnait de l'effet de sa clarté fière,
Tel le soleil, elle aveuglait, propageant au loin sa lumière,
Les cœurs brûlés, en l'admirant, connaissaient une-joie entière,
La foule ne quittait des yeux sa belle silhouette altière.

1525 Ils chevauchent vers le palais somptueux comme dans les fables,
Les sept planètes on compare au soleil amène et affable,
Sa magnificence demeure insaisissable et ineffable,
Le cortège n'est anodin comme dans l'eau l'évasif able.

1526 Ils entrent au palais royal, Tinatine paraît céans,
Tête couronnée, sceptre en main, en manteau pourpre lui seyant,
Sa clarté transforme la salle en un lumineux océan,
Le roi des Indes on y voit, soleil à taille de géant,

1527 En s'approchant de Tinatine, et Tariel, et son épouse
L'embrassent, l'ayant saluée, sur eux les regards font ventouse,
La noble assemblée s'illumine et le clair du couple elle épouse.
Près du doux cristal, du rubis, du jais des cils qu'est l'aigre arbouse?

1528 Sur un haut trône les convie Tinatine à la grâce extrême.
Tariel dit: «Tu accomplis le dessein du Juge Suprême,
Ce trône sied plus que jamais aujourd'hui à ton diadème,
Soleil des soleils, vois venir le lion des lions qui t'aime.»

1529 Jusqu'au trône l'accompagnant, le couple la prend par la main,
Près d'elle s'assoit Avtandil, l'amour approche de ses fins.
De mémoire humaine on ne vit un aussi merveilleux hymen,
On ne saurait les comparer même aux midjnours Vis et Ramin.

1530 En voyant près d'elle Avtandil, Tinatine devient d'albâtre,
Elle pâlit, son cœur aimant éperdument se met à battre.
Le roi lui dit: «Sur mon enfant la honte ne doit se rabattre,
Les sages disent que l'amour par les maux ne se laisse abattre.

1531 «Que Dieu vous rende, mes enfants, prospères pour un millénaire,
Que votre bonheur soit durable, en malheur qu'il ne dégénère!
Stables à l'image du ciel, que vos âmes dans la nuit n'errent,
Et quand je viendrai à mourir que ce soient vos mains qui m'enterrent.

1532 Le roi ordonna aux guerriers d'acclamer le preux radieux:
«Avtandil est désormais roi, de par la volonté de Dieu,
Le trône est à lui dès ce jour, je suis malade et me fais vieux,
Servez-le comme un autre moi, suivez à la lettre mon vœu!»

1533 Plies et le chef incliné, nobles et guerriers le saluent,
Ils disent: «Poussière à tes pieds, nous suivons ton clair melliflue,
Elevant le serf, tu occis celui qui la terre pollue,
Et ta grandeur est admirée des mortels qui n'ont la berlue.»

1534 Tariel loua les époux heureux comme oiseaux en nichoir,
Il dit à la vierge: «Je vous réunis. Ne vous laissez choir.
Ton mari est un frère à moi et en sœur tu devrais m'échoir,
Vos rebelles je confondrai, l'ennemi je ferai déchoir.»

 

LX. NOCES D'AVTANDIL ET DE TINATINE
CÉLÉBRÉES PAR LE ROI DES ARABES

1535 Avtandil siège en souverain au palais entouré d'un jart,
Et à ses côtés Tariel d'aimer incarne le sage art.
Près de Tinatine on assoit l'éblouissante Nestandjar.
Quatre soleils ont atterri, et de leurs cils le bocage ard.

1536 On passe des mets succulents, l'appétit des hôtes s'émousse,
Vaches et moutons on abat plus qu'au bois il n'y a de mousse,
On offre des présents, levant des gobelets de vin qui mousse,
Les visages ont des reflets de galets que quitte la mousse.

1537 Les coupes étaient de rubis et les gobelets de saphir,
La vaisselle flattait la vue de tons blancs à ceux du porphyre,
D'éloges bruissait le festin comme les feuilles de zéphyr,
On se disait; «À vous combler cette splendeur devrait suffire.»

1538 Les musiciens font leur entrée, on entend le son des cymbales,
De l'or, des rubis facettés on distribue et on déballe,
En cent endroits des flots de vin emplissent verres et timbales,
Du soir au matin on festoye et voici que le jour s'installe.

1539 Personne n'est déshérité, ni le'boiteux ni le magot,
De fines perles entassées sont distribuées à gogo,
On est las d'emporter la soie, de charger de l'or en lingots,
Le roi de l'Inde et Avtandil pendant trois jours sont des égaux.

1540 Le roi d'Arabie au matin poursuit le banquet de la veille,
Il dit à Tariel: «Ami, ton soleil son rival enraye,
Elle est reine et toi roi des rois, et votre vue nous émerveille,
Les traces de vos pas devraient nous servir de boucles d'oreilles.

1541 «Souverain, ton trône et le mien, il est de règle qu'on disjoigne.»
Rostévan ordonne et les serfs de Tariel le siège éloignent,
Plus bas, à son propre niveau, il place Avtandil, sa compagne.
Tariel reçoit des présents formant bientôt une montagne.

1542 Le roi d'Arabie les distrait, leur parle d'égal à égal,
Avec ceux-ci et puis ceux-là partageant propos et régal,
Il offre généreusement et ne se montre pas frugal,
Pridon est auprès d'Avtandil, lui-même souverain légal.

1543 Le roi rend hommage au soleil venu de l'Inde, à son mari,
Comme gendre et bru il les choie, le flot de présents ne tarit.
Le dixième on n'en fixerait, même pour tenir un pari:
Sceptre, pourpre et couronne d'or on ne voit pas d'un œil marri.

1544 Le roi offre au couple royal des dons qu'on ne confie aux mannes:
Mille joyaux étincelants pondus par la poule romane.
Des perles grosses comme un œuf de colombe d'un coffre émanent,
Des coursiers grands comme des monts complètent la céleste manne.

1545 Pour sa part Pridon recevait dix plateaux qui vous fascinaient,
Dix coursiers pur sang harnachés de leur éblouissant harnais.
Le roi des Indes rendit grâce, en lui la grandeur s'incarnait,
Il parlait avec dignité, le vin bu ne se devinait.

1546 Dois-je poursuivre mon récit? Un mois s'écoula en chansons,
Sur la table se relevaient mets recherchés, fines boissons,
Tariel reçut des rubis, aux coupes veillait l'échanson,
De l'éclat des pierres, de joie l'hôte récolta la moisson.

1547 Sur la rosé de Tariel s'amasse la neige fondante,
Il envoie auprès de Rostan son gendre en mission prudente:
«Ta présence, lui dira-t-il, roi, rend mon existence ardente,
Mais mon pays est envahi, subit une loi dégradante.

1548 «Un savant vivant isolé dans son nid en un lieu pur sis
Combat et confond l'ignorant aigri d'ignorance et durci,
Un preux libère son pays et ne tolère de sursis.
Dieu fasse que je te revoie, que mon jour ne soit obscurci!»

1549 Rostévan répond: «Sois sans gêne, ô souverain, ne te tracasse,
Agis comme il te conviendra et suis ton esprit perspicace,
Avtandil t'accompagnera, votre armée sera efficace:
Que l'ennemi soit confondu, que votre dextre le fracasse!»

1550 Avtandil transmit ce propos comme gravé sur des listaux,
Tariel lui dit: «Doux ami, ne desserre pas tes cristaux.
Ta lune à peine retrouvée, la quitterais-tu de si tôt
Pour chevaucher de par les vaux ou pour voguer sur la triste eau?»

1551 Avtandil répond: «À malin, malin et demi! Me blâmant,
Tu diras: «Sa femme il chérit, l'ami est trahi par l'amant.»
Pourrais-je demeurer sans toi de l'amitié me réclamant,
Condamnant ma propre action et à tout venant le clamant?»

1552 Tariel en rit, le cristal de sa rosé emplissant son rire,
Il dit: «Mon tourment loin de toi, ami, ne saurait se décrire,
Accompagne-moi si tu veux, mon cœur n'a pas à te proscrire.»
Avtandil somma ses guerriers, et sans "mot les armes ils prirent.

1553 Des quatre coins de l'Arabie les hommes parcourent des mille,
Et Avtandil incontinent en rassemble quatre-vingts mille,
Leurs armes du Khorezm étant au flot hostile une ferme île.
Rostévan qu'ils doivent quitter à son bonheur les assimile.

1554 Les deux femmes devenues sœurs la séparation défient,
L'une à l'autre prêtant serment au destin elles se confient,
Cœur contre cœur et cou à cou, la souffrance les purifie,
Et sous les regards des témoins leurs larmes ne se raréfient.

1555 Lorsque la lune a rendez-vous avec l'étoile du berger,
Elles évoluent en accord, leurs voies ne doivent diverger,
L'une partie, le ciel ne veut dès lors sa compagne héberger.
Qui désire les admirer quitte pour le mont le verger.

1556 Le Créateur qui octroya aux corps célestes vie et traits
Décida de leurs mouvements, de la venue et du retrait,
En vain les rosés enlacées lancent au désespoir leurs traits.
Celui qui les vit une fois subit à jamais leur attrait.

1557 Nestane-Daredjane dit: «Mieux valait ne t'avoir connue.
J'aurais ignoré loin de toi ce qu'est la peine contenue.
Ecris-moi, parle-moi de toi, tes lettres seront bienvenues,
Sache que ton éloignement brûle mon cœur et m'exténue.»

1558 Tinatine dit: «Ô soleil, près de toi on veut graviter.
Comment renoncer à te voir, comment le chagrin éviter?
Je demande au Seigneur la mort et non pas la longévité,
Que mes pleurs prolongent ta vie, que tes maux soient sans gravité.»

1559 Les deux belles entrelacées sépareront tantôt remparts,
Celle qui reste ne saurait perdre de vue celle qui part,
Celle-ci s'étant retournée, son âme en flammes par trop ard,
De leur souffrance je ne peux décrire la dixième part.

1560 Rostévan se sent envahi par une douleur sans limite,
Mille fois il soupire, en lui se fait un travail de termite,
Un ruisseau de larmes jaillit tel d'une bouillante marmite.
Tariel pâlit, et son teint la blancheur de la neige imite.

1561 Le roi embrasse Tariel, et sa rosé il porte au pinacle:
«Pour voir que ma peine s'accroît cent vingt fois, faut-il être oracle?
Soleil, ton séjour parmi nous paraît à mes yeux un miracle,
Tu donnes la vie et la mort, on t'acclame et on ne renâcle.»

1562 Tariel à cheval est prêt à franchir le dernier jalon,
De larmes ardentes l'armée abreuve coteau et vallon.
«Le soleil t'envie, lui dit-on, mais domine ton gonfalon.»
Il répond: «Je fendrais un roc, dans les pleurs ne nous affalons!»

1563 On part, de bagages nombreux ayant chargé les dromadaires,
On salue Avtandil, Pridon et Tariel qui s'entraidèrent,
Quatre-vingts mille combattants à l'expédition adhèrent,
Les trois preux conduisent l'armée, trois cœurs nobles et solidaires.

1564 On marcha trois mois: veuille Dieu à d'autres preux donner le jour
Aussi valeureux, accueillis par le respect et le bonjour.
La nuit, descendu dans un champ, on fit la fête jusqu'au jour,
On festoya, buvant du vin, non de l'inoffensif yaourt.

 

LXI. NOCES DE TARIEL
ET DE NESTANE-DAREDJANE

1565 Sa jeune épouse et Tariel, dans une noble effervescence
Obtenant sept trônes royaux, accèdent à la délivrance,
Et l'effet de cette douceur les fait oublier leurs souffrances.
Qui n'a connu le mal amer, de la joie apprend la carence.

1566 Voyez-les côte à côte assis, du soleil dignes rejetons!
Recevant les clefs du trésor, faisant chanter sur tous les tons
Les cors qui le proclamaient roi, les buccins de cuivre ou laiton,
Tariel exaltait les gens. «C'est notre roi!» s'exclamait-on.

1567 Deux trônes sont aménagés pour Avtandil et pour Pridon,
Louons leur élan évoquant des coursiers que nous débridons!
Leur valeur est mise en valeur, d'un rare attrait Dieu leur fit don.
Par les francs propos des deux preux leurs malheurs passés apprit-on,

1568 On but, on mangea, s'égaya, mots plaisants ne répudiant,
Aux joies de la noce dûment de la bonne humeur dédiant.
Aux hôtes on fit des présents, mais le surplus expédiant
En un lieu, on le destina aux pauvres et aux mendiants.

1569 D'être sauvés par Avtandil et Pridon ayant conscience,
Les Indiens disent: «Nous devons nos biens à votre patience.»
On les reçoit en souverains, on les loue et on les encense,
On se précipite au palais, on se presse à leurs audiences.

1570 Le roi des Indes dit: «Asmath, quand du destin le dé vous ment,
Ni disciple ni précepteur ne montrent pareil dévouement.
Mon septième royaume prends, tiens ferme contre dev ou vent,
Suis-nous, heureux et maîtrisant du temps le doux déroulement.

1571 «Choisis un époux qui te sied, régis tes terres étendues,
Sers-moi, désormais souverain, l'obéissance m'étant due!»
Asmath baisa les pieds du roi: «Dans cette vie, vers toi tendue,
Que puis-je trouver de meilleur que servitude prétendue?»

1572 Trois frères jurés réunis, les journées se dissimulaient.
Tandis qu'ils se divertissaient, divers présents s'accumulaient:
Joyaux, étoffes et rubis, coursiers fougueux, écus, mulets.
Mais Avtandil, loin de l'aimée, du tendre amour triste émule est.

1573 Observant qu'en époux aimant le preux dépérit et s'ennuie,
Tariel dit: «Ton cœur, ami, se plaint de l'ami dans sa nuit,
En pensée près de ton aimée, tu changes tes sept maux en huit.
Je serai séparé de toi, l'univers fugitif me nuit.»

1574 À son tour Pridon prend congé: «Il faut que mes gens je rembourse,
Je rentre chez moi, mais souvent vers toi m'amènera ma course,
À ton gré tu disposeras de moi, de mes humbles ressources,
De toi j'aurai soif comme un cerf se penchant sur l'eau de source.»

1575 Tariel consent: «Va, ami, car tu dois gérer tes domaines,
Ne m'oublie pas, de temps en temps que ton destrier te ramène.»
«Tu sais, dit-il à Avtandil, comment sans toi je me démène,
Mais presse ton pas, ô lion, chez toi t'attend ta lune amène!»

1576 Tariel destine à Rostan des dons que ne livre la vase:
De la vaisselle, des saphirs, des zibelines et des vases.
«Prends, dit-il au preux, le chemin qui se rétrécit, ne s'évase.»
Avtandil lui répond: «Sans toi ma vie s'assombrit et s'envase.»

1577 La reine expédie à la reine un manteau, une pèlerine.
Qui de plus digne à protéger du gel, de la brise marine?
Un bijou dont le possesseur ne dira point: «Il me chagrine.»
La nuit, on le voit de partout, soleil aux rayons qui burinent.

1578 Avtandil se remet en selle, à Tariel fait ses adieux,
Le feu de la désunion les brûle, poignant, odieux,
Les Indiens pleurent dans le champ, et pour d'autres preux ils n'ont d'yeux.
Avtandil gémit: «Le poison du monde me tuera, pardieu!»

1579 D'Avtandil, de Pridon la route est la même jusqu'à l'orée,
Et puis la bifurcation disjoint les rosés éplorées,
Des âmes des triomphateurs la douleur ne fut ignorée.
D'Arabie vient vers Avtandil le souffle chaud, pas le borée.

1580 L'Arabie est fière du preux, et son royaume il embellit,
Il lit dans les yeux du soleil, et dans ses yeux la belle lit
La joie les portant au sommet et les couronnant sans délit.
Le Tout-Puissant bénit le preux et à la royauté l'élit.

1581 Les trois souverains s'entr'aimaient, leur amitié était notoire,
Souvent ils se rendaient visite et convergeaient leurs trajectoires»
Leurs ennemis étaient occis, et les rois remportaient victoire,
Ils affermissaient leur pouvoir et étendaient leurs territoires.

1582 Les biens furent bien répartis, comme en hiver flocons de neige,
Enrichis, veuve, mendiant, orphelin se disaient: «Que n'ai-je?»
Les malfaiteurs craignaient le mal, les justes louaient l'apenaige,
Chèvre et loup sur le même pré offraient un paisible manège.

 

EPILOGUE

1583 Leur histoire s'est terminée comme le rêve qu'ils rêvèrent,
Le temps est perfide, certains il blâme et d'autres il révère!
Pour les uns le parcours fut long, et d'autres trop court le trouvèrent.
J'écris ces vers, Roustavéli, de la Meskhétie le trouvère.

1584 Pour David, dieu des Géorgiens, auquel le soleil sert de guide,
J'ai écrit cette histoire en vers délectables, au cours limpide.
En Orient et Occident on craint ce monarque intrépide
Qui ses fidèles réjouit, réduit en cendres les perfides.

1585 Comment glorifier David, comment louer ses faits et gestes?
J'évoque les rois étrangers dans les détours de cette geste,
C'est la peinture de leurs mœurs, non pas des astres l'almageste,
Je me distrais en distrayant, ne fais point de vers indigestes!

1586 Personne ne peut se fier au caprice d'une seconde,
Le temps d'un clignement de cils—et le monde ne vous seconde!
Que cherchez-vous? Le sort changeant vous calomnie, se dévergonde,
Il vous est propice une fois et vous délaisse la seconde.

1587 Amiran-Daredjanisdzé fut peint par Mossé Khonéli,
Abdul-Messia fut chanté avec verve par Chavtéli,
Dilarghet fut magnifié par le grand Sarghis Tmogvéli,
Tariel fut pleuré par son inconsolable Roustvéli.

 



Traduit du Géorgien, préfacé et commenté par Gaston Bouatchidzé
Traduction revue par MM. Philippe Dumaine et Bernard Outtier.
Présentation d’Alexandre Youlikov et Besiki Sisaouri.