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Chota Roustavéli
Le chevalier a la peau de panthère

 

XXI. LETTRE DE TARIEL
À SA BIEN-AIMÉE

496 «J’écrivis: «Mon cœur fut touché, soleil, de tes rayons tenaces,
Ils m'enlevèrent à la fois mon agilité, mon audace,
Insensé, je fus ébloui par ta beauté et par ta grâce.
Quel service pouvais-je offrir à ton âme, dis-moi, de grâce?

497 «Tu m'as déjà octroyé vie, ne disjoignant l'âme du corps,
Je compare l'instant présent au temps de ton accueil accort.
Ton bracelet m'est parvenu, il m'est signe de notre accord.
Ai-je senti pareille joie à quelqu'occasion encor?

498 «Désireux de te contempler, je t'envoie un voile à mon tour
Et ce vêtement sans égal parmi les superbes atours.
Ne me laisse pas défaillant, délivre-moi par ton retour!
Trouverai-je mon répondant dans le vaste monde alentour?»

499 «Asmath se leva et partit. Je me couchai et m'assoupis,
Mais soudain en rêve je vis ma bien-aimée, j'eus un répit;
Je m'éveillai, elle partit, la vie fut un fardeau bien pis,
Je ne pus entendre sa voix et ne dormis plus, de dépit.»

 

XXII. CONSEIL EN VUE DU MARIAGE
DE NESTANE-DAREDJANE

500 «Je fus convoqué au palais, la nuit passée, au jour levant,
Quand j'appris l'ordre, je partis l'exécuter en coup de vent.
En présence des souverains je vis trois notables savants,
Quand j'entrai, on me fit asseoir sur un siège placé devant.

501 «Le roi dit: «Dieu nous a fait vieux, les forces vives nous délaissent,
La jeunesse s'évanouit, voici arriver la vieillesse,
Un fils ne nous fut pas donné, notre fille luit sans faiblesse,
Nous la considérons en fils dont l'absence point ne nous blesse.

502 «Il lui faut un digne mari, mais encor doit-on le trouver
Pour le former à notre image, à notre trône l'élever,
Lui remettre notre royaume et voir notre Etat conservé,
Pour éviter d'être défaits et pouvoir l'ennemi braver.»

503 «Je dis: «On ne saurait d'un fils dissimuler au cœur l'absence,
Mais la présence du soleil nourrit l'espoir et nous encense,
Celui que vous lui destinez saura ce qu'est la jouissance.
Que pourrai-je dire de plus? Nous vous devons obéissance.»

504 «Puis le conseil délibéra, mon cœur meurtri ne s'épancha,
«Il serait, me dis-je, indécent que mon propos les empêchât!»
Le roi dit: «Si le souverain du Khorezm, le grand Khorezm-Chah,
Nous cède son fils, on dira que la balance se pencha.»

505 «Le choix semblait être a l'avance envisagé et décidé,
Avant échangé des regards, les conseillers l'ont concédé,
Essayer de s'y opposer eût été un vain procédé.
Mon cœur se froissait, languissait, réduit en cendres, excédé.

506 «La reine dit: «Le Khorezm-Chah est invincible sur son trône,
Y a-t-il meilleur prétendant que l'héritier de sa couronne?»
A-t-on vu débattre en public un avis que la reine prône?
Je donne mon consentement, ce jour mon âme m'abandonne.

507 «On envoya au Khorezm-Chah, demander son fils, un courrier,
On lui fit dire: «Notre Etat se voit dépourvu d'héritier,
Notre fille est à marier, de nous quitter il lui messied,
Si tu nous accordes ton fils, nous l'accepterons volontiers.»

508 «Le messager rentra chargé d'habits somptueux, de tissus.
Khorezm-Chah apprit la nouvelle et avec transport la reçut,
Il dit: «Ce à quoi nous rêvions, Dieu nous l'octroie à notre insu!
Quel autre parti plus flatteur aurions-nous trouvé ou perçu?»

509 «Le roi envoya à nouveau des messagers au fiancé,
Leur disant: «Rentrez sans tarder vous pliant à l'ordre lancé.»
Je gagnai la chambre à coucher par le jeu de balle lassé,
La tristesse envahit mon cœur, le malheur me tint enlacé.»

 

XXIII. ENTRETIEN DE TARIEL ET DE NESTANE-DAREDJANE
ET LEUR DÉCISION

510 «Accablé par le désespoir, je faillis me percer le sein,
Mais vint le serviteur d'Asmath, et je redevins fier et sain.
Je lus le mot qu'il me remit: «Corps de cyprès, suis ce dessein:
On voudrait te voir sans tarder, présente-toi du sabre ceint.»

511 «Peux-tu percevoir mon transport? A cheval j'allai au verger,
Près de la tour je vis Asmath, vers elle je me dirigeai,
De larmes versées récemment son visage était ravagé.
Elle avait hâte de me voir; triste, je ne l'interrogeai.

512 «Son air maussade m'opprima, mais je me tus et ne le dis.
Elle ne me souriait plus comme elle l'avait fait jadis,
Et sur son visage meurtri la pluie de larmes m'interdit.
Plutôt que de guérir ma plaie, la cruelle l'approfondit.

513 «Elle détourne mes pensées, elle m'égare et me confond,
Puis m'introduit dans le château, écarte le rideau du fond.
Je vois ma lune: adieu mon mal, désormais je ne me morfonds,
Ses rayons entourent mon cœur, et pourtant celui-ci ne fond.

514 «L'ombre tamisait sa clarté sur le rideau et à l'écart,
De ses épaules retombait mon présent, l'écharpe en brocart,
Sur le divan, en robe verte, elle paraissait de trois quarts,
Les larmes coulaient de ses yeux, l'éclair balayait le brocard.

515 «Couchée au pied d'un roc, je vois la panthère au cri de tonnerre,
Surpassant le cyprès d'Eden, le soleil, la beauté lunaire.
Mon cœur est transpercé, Asmath m'assoit loin du tortionnaire.
Elle se redressa, fronça le sourcil, ses yeux fulminèrent.

516 «Elle dit: «Tu as pu venir, toi qui tes paroles abjures?
Je suis étonnée de te voir, traître perfide, vil parjure!
Mais le ciel et notre Seigneur sauront châtier ton injure!»
Je répliquai: «Quelle est ma faute? Eclaire-moi, je t'en conjure!»

517 «Je dis: «Je ne puis te répondre avant de connaître l'affaire,
En quoi consiste mon péché, contre toi qu'ai-je bien pu faire?»
Elle poursuivit: «Que dirai-je au fourbe pour le satisfaire?
Comment ai-je pu me tromper? Le feu me brûle et ne diffère!

518 «Ignores-tu de l'héritier du Khorezm-Chah l'engagement,
Toi qui fus présent au conseil, qui donnas ton consentement,
Qui bafouas la sainteté et l'intégrité du serment?
A l'aide de Dieu je pourrai détruire ton agissement!

519 «As-tu oublié tes soupirs, tes pleurs débordant le rivage,
Les docteurs qui perdaient espoir, doutaient de l'effet du breuvage?
A quoi comparer ton mensonge infâme, ton patelinage?
Je vais oublier l'oublieux, qui sera lésé davantage?

520 «Je prédis: droit ou de travers vienne à l'Inde l'usurpateur,
Le pouvoir n'appartient qu'à moi, mon sceptre en est seul détenteur,
Il n'en sera pas autrement, qui le dénie est un menteur
Et tes affabulations sont à ton image, imposteur!

521 «Hors des Indes tu pâtiras tant que Dieu ne prendra ma vie
Et si tu me désobéis, ton âme te sera ravie!
A trouver ma pareille, au ciel levant les mains, je te convie!»
Le preux s'écrie: «Malheur à moi!» — paroles de larmes suivies.

522 Il reprit: «A ces mots l'espoir m'est revenu en un instant,
Mes yeux distinguaient à nouveau son rayonnement éclatant.
Depuis, dément, je l'ai perdue et je vis encor nonobstant!
Es-tu fait pour boire mon sang, monde cruel et inconstant?

523 «J'avais aperçu le Coran posé ouvert à son chevet,
Je le pris, mon amante et Dieu je louai comme il se devait,
Puis je dis: «Soleil, me brûler jusqu'à la cendre tu pouvais,
Mais puisque tu m'as épargné, entends comment je te servais.

524 «Si le propos que je tiendrai est celui d'un traître et félon,
Que le ciel courroucé me prive à jamais de tes chauds rayons!
Mais si tu veux bien m'écouter, tu connaîtras chaque jalon.»
«Parle donc!» fit-elle, inclinant sa belle tête avec aplomb.

525 «J'osai poursuivre: «Si, Soleil, en parjure ici je converse,
Que Dieu m'écrase en Son courroux, que Son tonnerre me renverse!
Quel autre soleil ou cyprès son ascendant sur moi exerce?
Mais puis-je demeurer vivant si une lance me transperce?

526 «Le roi me convoque au palais avec ses conseillers de choix.
Ils avaient, paraît-il, pour toi d'un époux arrêté le choix.
Non pas de m'insurger contre eux, de m'incliner le sort m'échoit,
Je me dis: «Donne ton accord, dissimule que ton cœur choit!»

527 «Puis-je résister au conseil si Pharsadan, aveuglé, croit
Que l'Inde n'a pas d'héritier et qu'elle restera sans roi?
A Tariel, pas à autrui, revient ce royaume de droit,
Que l'on invite qui l'on veut à récolter le désarroi!

528 «Je me dis: «Il faut rechercher d'urgence un autre expédient,
Tu dois dégager le noyau, trop de pensées expédiant!»
Comme un fauve, mon cœur fuyait dans les champs, n'y remédiant.
A qui te céderais-je avant de te voir me répudiant?»

529 «J'immolai mon âme à son cœur, mon château devint un bazar,
La pluie glacée se réchauffa. La rosé éclôt. Heureux hasard!
Je vis des perles que cernaient des coraux en queue de lézard.
Elle dit: «Comment t'ai-je cru capable d'agir en gueusard?

530 «Désormais je ne croirai plus ta trahison, ta félonie,
Celle qui dira que tu as renié Dieu, sera honnie!
Demande au roi de m'épouser, ta succession ne renie!
Toi et moi serons souverains, c'est la solution bénie.»

531 «Naguère irritée, hors de soi, elle condescend, s'adoucit,
Comme le soleil dans le ciel, comme la lune s'éclaircit.
Je fus honoré de ses soins, auprès de sa personne assis,
Nous causâmes en paix, le feu ne m'avait plus à sa merci.

532 «Elle dit: «Un sage ne doit se permettre un acte hâtif,
Il doit choisir ce qui est mieux, céder au monde fugitif.
Si tu n'admets le fiancé, je crains le roi impératif,
Pour l'Inde la discorde étant un fort mauvais dérivatif!

533 «Le sort du fiancé au mien s'il arrive que l'on conjugue,
Nous serons séparés, le noir dominera la pourpre en fugue,
Nos épreuves centupleront, eux autres connaîtront la fougue.
Mais on ne saurait tolérer que le vil Persan nous subjugue!»

534 «Je répondis: «Ne plaise à Dieu de te le donner pour mari!
Arrivé en Inde, je vais l'éprouver, il sera marri,
A ses sujets je montrerai le pouvoir d'un cœur aguerri,
Ils seront pris au dépourvu, par ma dextre ils auront péri!»

535 «A femme sied propos de femme, en baissant les yeux, elle dit,
Ne verse point du sang de trop, suis à la lettre mon verdict:
Quand ils viendront, tue le promis, épargne ses gens interdits.
Lorsque la justice a raison, même un arbre sec reverdit.

536 «Lion supérieur aux héros, chevalier brave et non bravache,
Tue en secret le fiancé, et que ton armée ne le sache,
N'extermine pas ses guerriers tels des ânes ou bien des vaches —
Un homme peut-il accepter que le sang innocent le tache?

537 «Après l'avoir assassiné, parle à mon père; l'air pressant,
Dis-lui: «Jamais l'Inde ne doit être la curée des Persans,
De mon bien je ne céderai une drachme, m'asservissant,
Je transformerai en désert ta ville si tu ne consens.»

538 «Ne parle pas de ton amour, dissimule ta passion.
Ainsi tes arguments auront l'impact de la conviction;
Le roi te priera, tête basse et saisi d'admiration,
Il me concédera à toi pour un règne d'affection.»

539 «Au sage conseil j'adhérai, il me convainquit et me plut,
Je menaçai mes ennemis de sévices sans tarder plus.
Puis je me levai pour partir, me retenir elle voulut,
Je fus tenté de l'embrasser, mais je n'osai, irrésolu.

540 «Je tarde de me séparer, puis comme un dément je la quitte,
Asmath me reconduit en pleurs, elle me console et m'acquitte,
Mon malheur s'accroît mille fois, ma félicité en est quitte,
Je soupire: «Ebats de mon cœur, mourez, dans la joie vous naquîtes.»

 

XXIV. ARRIVÉE DU PRINCE
DE KHOREZM EN INDE POUR LES NOCES
ET SON ASSASSINAT PAR TARIEL

541 «Voici venir le fiance!» annonce un messager exprès.
Le malheureux, il ignorait quelle fin Dieu lui préparait!
Le roi est gai et prévenant, comblé et joyeux il paraît,
D'un signe de tête il m'enjoint d'approcher et m'asseoir auprès.

542 «Il me dit: «Pour moi ce jour-ci incarne la joie, l'allégresse!
Fêtons la noce, couronnons cette entreprise avec adresse;
Que nos trésoriers, chargés d'or, devant nous céans comparaissent.
Nous distribuerons largement, que pauvres et riches s'empressent.»

543 «Aux quatre coins j'expédiai mes gens apporter les trésors,
Le fiancé ne tarda point, on le reconnut à son port.
Les Khorezmiens se rapprochant, les nôtres sortirent dehors,
La terre ne put contenir, assemblés, armées et renforts.

544 «Le roi ordonna: «Dans le champ vous allez des tentes dresser,
Avec sa suite le promis invitez à s'y délasser;
L'armée l'accueillera sans toi, au début ce sera assez,
Tu le rencontreras ici, tu n'as pas à te déplacer.»

545 «Des tentes de satin carmin accueillent les preux qui bivouaquent.
Le fiancé descend; ce jour relève du faste de Pâques.
Des courtisans sont assemblés sous un ciel paradisiaque,
Les guerriers se mettent en rangs, ils forment des carrés opaques.

546 «Ayant accompli mon devoir, je m'éloignai sans plus attendre,
Exténué, j'entrai chez moi avec le désir de m'étendre,
Mais le messager m'apporta une lettre d'Asmath la tendre:
«Le cyprès élancé voudrait le plus tôt possible t'entendre.»

547 «Sans descendre de mon coursier, j'allai où l'on me convoqua.
A Asmath éplorée je dis: «Ces larmes, qui les provoqua?»
Elle répondit: «Avec toi de pleurer on a plus d'un cas.
Sans cesse auprès du beau cyprès puis-je faire ton avocat?»

548 «Nous entrâmes et je la vis, sourcils froncés, sur ses coussins,
Ensoleillant sa résidence, elle apposait à l'air son seing.
Elle me dit: «Qu'attends-tu donc? C'est le jour de notre dessein!
M'aurais-tu à nouveau trompée, étouffant en toi le tocsin?»

549 «Je m'en retourne sans un mot, car son propos blessant me fâche,
Lançant: «Tu verras si je veux t'obtenir et si je le tâche!
Si femme m'incite au combat, serait-ce que je deviens lâche?»
Je rentrai chez moi décidé d'exécuter ma sombre tâche.

550 «Je donne l'ordre à cent guerriers: «Préparez-vous pour le combat!»
Nous passons la ville à cheval sans coup férir ni branle-bas.
Sous sa tente dort le promis. Soudain je pénètre là-bas.
Horreur! Sans croiser nos épées, à la sauvette je l'abats!

551 «Je tranche le pan de la tente, ouvrant un passage à ma taille.
Je saisis l'homme par les pieds, le cogne au pilier sans un «aïe!»
La garde a un cri de frayeur à vous retourner les entrailles
Et moi, je m'éloigne au galop, vêtu d'une cotte de mailles.

552 «Aux cris d'alarme on me suivit, mais déjà loin je galopais.
Ceux qui osèrent m'approcher, de coups mortels je les frappai.
J'avais un bourg fortifié, imprenable et aux murs épais,
Je pus l'atteindre sain et sauf et m'y réfugier en paix.

553 «Je dépêchai des messagers prévenir mes guerriers sans bruit:
«J'attends mes fidèles ici: celui qui veut m'aider me suit!»
Sans se lasser, des cavaliers me poursuivent tard dans la nuit,
Mais à ma vue on lâche pied, on sauve sa tête et l'on fuit.

554 «A l'aube levé, équipé, lorsque la clarté du jour croît,
Je vois des messagers du roi arriver au nombre de trois.
Voici ses mots: «Dieu est témoin, je t'élevai en fils de roi,
Pourquoi donc altérer ma joie, me réduisant au désarroi?

555 «Pourquoi du sang de l'innocent avoir entaché mon palais?
Ma fille te plaisait; pourquoi me cacher que tu la voulais?
Les vieux jours de ton précepteur tu as assombri, immolé.
Depuis ce jour jusqu'à ma mort vis loin de moi en exilé!»

556 «Je fis dire: «Mon souverain, je suis plus ferme que le cuivre,
Sinon de honte je mourrais, n'ayant plus de force pour vivre!
Un monarque aime la justice et à la lettre il doit la suivre:
Par ton soleil, je ne veux point ta fille. Mais faut-il poursuivre?

557 «Les salles du trône à ton gré dans les Indes tu départages,
Des royaumes que tu reçus à moi seul échoit l'héritage,
Les autres héritiers sont morts, ton pouvoir grandit davantage,
Le trône me revient de droit, et je n'admets pas de partage!

558 «Sur ta venu, tu fus injuste et ceci mon courroux soulève.
Une fille te fut donnée et non pas le fils de tes rêves,
Accordant l'Inde à Khorezm-Chah, à moi qu'est-ce que tu réserves?
Tolérerai-je un autre roi pendant que je porte le glaive?

559 «Je n'ai que faire de ta fille, éloigne-la et marie-la!
Mais l'Inde m'appartient, chacun doit se souvenir de cela!
Celui qui la convoitera, je l'enverrai dans l'au-delà!
Tue-moi si j'appelle au secours quelqu'un pour mettre le holà!»

 

XXV. TARIEL APPREND LA DISPARITION
DE NESTANE-DAREDJANE

560 «Quand partirent les messagers, je défaillis et m'affolai.
De mon aimée ne sachant rien, j'étais sidéré et brûlé,
Sur la muraille je montai et regardai dans la vallée.
J'appris une atroce nouvelle et ma vie ne s'est envolée.

561 «Voyant deux personnes à pied, je vais vers elles dans la brume.
La femme est suivie d'un valet, je m'écrie avec amertume:
Car c'est Asmath, cheveux au vent, le sang sur son visage écume.
Elle ne me sourit pas comme elle le faisait de coutume.

562 «L'apercevant, je suis troublé, mon esprit à sa vue s'indigne,
Je crie de loin: «Qu'arrive-t-il, que nous veut la flamme maligne?»
En pleurant elle m'interpelle, avec peine elle se résigne:
«Dieu assombrit de son courroux du ciel serein le bleu insigne.»

563 «Je répétai: «Qu'arrive-t-il? Annonce-moi la vérité!»
A nouveau elle sanglota, brûlée d'un feu sans charité,
Elle ne disait le dixième, en mots, de sa calamité,
Le sang lui rougissait le sein, de ses joues ayant dégoutté.

564 «Elle enchaîna: «Je dirai tout, car je n'ai rien à te cacher.
Comme je vais te réjouir, tu pourras ma soif étancher:
Prive-moi de vie par pitié, je t'en prie, tue-moi sans broncher,
Par l'amour de ton Dieu, tu peux au monde mon âme arracher!»

565 «Elle dit: «Le promis tué, la nouvelle se répandit,
Le roi, accablé de douleur, sursauta, navré, et bondit,
Il tonna et te réclama, en blasphèmes se répandit.
On ne te trouva pas chez toi, le roi, fâché, se morfondit.

566 «On lui dit: «Il n'est plus ici, de la ville il franchit la porte.»
Le roi répondit: «Je le sais, je comprends ce qu'on me rapporte
Il aime ma fille et son coup sanglant sur le rival se porte,
D'être séparés les amants de mauvaise grâce supportent.

567 «Je jure à présent de mon chef que périra ma sœur aimable:
Je la prie d'élever ma fille, elle tend les filets du diable '
Les dépravés, qu'ont-ils promis à cette matrone intraitable?
Plutôt que de la gracier, je renonce à Dieu ou l'accable!»

568 «Fidèle à sa règle, le roi jurait rarement de sa tête,
Le cas échéant, chose dite était aussitôt chose faite.
Quelqu'un qui connaît la coutume, apprenant que le roi s'entête,
En touche deux mots à Davar, espionne des cieux parfaite.

569 «Un ennemi de Dieu va donc trouver la sœur du roi, Davar:
«Ton frère a juré de sa tête et on le dit de verbe avare.»
Elle répond: «Dieu est témoin, je suis innocente, bavard!
Des amants causant mon décès je m'acquitterai sans retard!»

570 «Ma maîtresse était en l'état où la vit vue éblouie,
L'écharpe que tu lut offris s'était sur elle épanouie,
Davar jurait et marmonnait des paroles jamais ouïes:
«Garce, pourquoi me tuera-t-on? Ta joie sera évanouie!

571 «Tu fis tuer ton fiancé, femme dévergondée, catin!
Pourquoi paierai-je de mon sang l'existence que tu éteins?
Mon frère me tuera pour cause: ainsi ma promesse tu tins?
De par Dieu, tu ne reverras l'assassin qui de sang te teint!»

572 «De Nestane elle s'empara, défit ses longs cheveux touffus,
La meurtrit, la couvrit de bleus, couronnant l'heure de l'affût.
Nestane gémit, sanglota, opposant un muet refus.
Ses plaies saignaient, l'esclave noire en aucune aide ne lui fut.

573 «Rassasiée enfin de bleus, Davar s'apaise et s'assagit.
On voit deux esclaves aux traits évoquant les traits des Kadjis.
Un coffre, transporté par eux, près de la victime surgit,
Ils y déposent le soleil, désormais par leurs lois régi.

574 «Par la fenêtre vers la mer ils emportent la prisonnière.
Davar dit: «Pour ce que j'ai fait qui ne me lancera des pierres?
Avant que le roi ne me tue, je me fermerai les paupières!»
Elle se frappa du poignard, et son sang coula en rivière.

575 «Comment m'a épargnée la lance et comment suis-je encore en vie?
Règle son compte à qui te dit des nouvelles que l'on n'envie!
De par les cieux, que ce fardeau, que cette vie me soit ravie!»
En sanglotant, elle versait des larmes jamais assouvies.

576 «Je lui dis: «Calme-toi, ma sœur, car tu n'as point commis de crime,
Je me dois de la rechercher, se démener à rien ne rime!
Je franchirai les rocs, les eaux, j'irai par-delà les abîmes!»
Je deviens muet, et mon cœur durci en rocher se comprime.

577 «Mon infortune me rend fou, un tremblement subit me gagne.
Je dis à mon cœur: «Ne meurs pas, mais va rechercher ta compagne,
Plutôt que de rester couché, bats sans relâche la campagne.
Des fidèles l'heure a sonné, qui le désire m'accompagne!»

578 «Je m'armai, je pris le cheval qui battait le sol harnaché,
Cent soixante excellents guerriers ont leurs montures enfourché,
Nous franchîmes seuil et palier, de partir je me dépêchai.
Arrivés au bord de la mer, nous y vîmes barque et nocher.

579 «Dans cette barque, sans tarder, je démarrai et pris le large,
Je ne manquai aucun vaisseau qui nous croisait, bateau ou barge,
Je me démenais et en vain je scrutais du regard leur charge.
Dieu m'aurait-il abandonné au désespoir et à la rage?

580 «L'année s'écoula, douze mois durèrent pour moi comme vingt,
Quelqu'un ayant vu mon soleil pas même en rêve ne survint,
Ma suite périt, mes efforts demeuraient infructueux, vains.
Je dis: «Je ne puis murmurer, je me plie au projet divin.»

581 «Je regagnai la terre, las de la mer, de ses maléfices,
Mon cœur sauvage n'en voulut du vizir ni de ses services.
Je perdis mes gens dévoués, mes compagnons sans artifice,
Mais Dieu ne délaissera point l'homme qu'il voue au sacrifice.

582 «Il me reste deux serviteurs en plus de mon Asmath fidèle,
L'apaisement du pauvre cœur et le conseil je reçois d'elle.
Sur l'amante je n'apprends point pour une drachme de nouvelles,
Je trouve ma joie à pleurer et mes larmes se renouvellent.»

 

XXVI. TARIEL RENCONTRE NOURADIN-PRIDON
ET ENTEND SON HISTOIRE

583 «Poursuivant de nuit le chemin, je vois des jardins sur la côte
Qui semblent annoncer un bourg. De près nous distinguons de;
Mon mal me détourne des gens, la joie de la rencontre il m'ôte.
Sous des arbres majestueux à bas de mon cheval je saute.

584 «Se restaurèrent mes valets, au pied de l'arbre Je dormis.
Maussade je me relevai, l'esprit sombre et le cœur démis,
Sur mon amante je n'appris un mot de vrai ni un demi,
A pétrir de larmes les champs, à la pleurer je me remis.

585 «J'entendis des cris, j'aperçus au loin un preux qui s'en allait,
A cheval il longeait la mer, souffrant d'une cruelle plaie,
Il tenait un glaive brisé d'où du sang rouge ruisselait,
Il menaçait ses ennemis, se plaignait et les accablait.

586 «Il chevauchait un coursier noir, celui qui est devenu mien,
Il avançait en coup de vent, sombre, courroucé, sans lien.
Je lui envoyai mon valet, lui demandant un entretien
Et lui disant: «Halte, lion! Qui t'outrage? Quel mal t'advient?»

587 «Il n'écouta pas le valet, son visage ne se mua.
Mon destrier, éperonné, à travers sa voie se rua,
Je lui dis: «Attends un instant, je veux savoir ce que tu as!»
Il me regarda, je lui plus, sa course il ne continua.

588 «Il me fixa, invoquant Dieu: «Comment fis-Tu croître un tel arbre?»
Puis me dit: «Entends à présent mon récit aux couleurs macabres.
Je prends pour des boucs des lions qui ne m'épargnent, me délabrent!
Ils me trahissent, désarmé, avant que je n'aie pris mon sabre.»

589 «Je lut dis; «Descendons au pied de ces arbres hospitaliers!
Un preux ne bronche sous les coups d'ennemis, soient-ils des milliers.»
Nous fûmes comme père et fils tenant des propos familiers,
Je ne cessais de m'étonner de la beauté du chevalier.

590 «L'un de mes valets, médecin, a pu lui bander sa blessure,
Tirer les flèches de la chair, soigner leurs atroces morsures.
Je lui demandai: «Qui es-tu, quelle atteinte ta dextre endure?»
Il consentit à raconter, maudissant sa mésaventure.

591 «Il dit: «Je ne sais qui tu es, à quoi puis-je te comparer?
Pourquoi, naguère épanoui, dans le déclin tu comparais?
Qu'est-ce qui fait jaunir tes traits de rosés et de jais parés?
Pourquoi Dieu éteint-Il le cierge, allumé par Lui, égaré?

592 «Je possède non loin d'ici la ville de Mulgazanzar,
J'ai pour nom Nouradin-Pridon, je suis de ces lieux le césar.
Dans mon royaume vous voici par l'effet d'un heureux hasard.
Mon domaine, quoique petit, est beau à inspirer les ans.

593 «Quand mon grand-père, entre ses fils, fit le partage difficile,
Dans la mer on me destina, constituant ma part, une île,
Mais mon oncle s'en empara. Ses fils, m'ayant blessé, jubilent,
Convoitent mon droit de chasser, ne cessent leurs menées hostiles.

594 «Je décide enfin de chasser le long de la côte aujourd'hui,
Je prends des faucons, c'est pourquoi aucun rabatteur ne me suit.
Je dis aux guerriers: «Attendez mon retour sans faire de bruit!»
Au nombre de cinq fauconniers mes compagnons se voient réduits.

595 «Embarqués à bord d'un bateau, nous passons les eaux d'un détroit,
Sans me méfier des cousins, je m'estime dans mon bon droit.
Ceux-ci, nous voyant peu nombreux, me trouvent faible, maladroit,
Je chasse, mais mon hallali semble assourdi dans ces endroits.

596 «Ils se courroucent de me voir présomptueux et négligent,
Un bateau barre mon chemin, je suis entouré par leurs gens.
Je vois mes cousins à cheval, décidés et intransigeants,
Ils s'abattent sur mes guerriers, en personne les assiégeant.

597 «J'entendis des cris, j'aperçus l'éclat des sabres qu'on leva,
Je pris la barque au batelier et je ne poussai qu'un seul «Va!»
J'entrai en mer, et des guerriers une tempête me brava;
Du plaisir de me voir couler, le son, sans doute, les priva.

598 «Encor d'autres nombreux guerriers à ma poursuite se dépêchent,
Ils m'entourent de tous côtés, car de face je les dépêche
Dans l'onde amère de la mer; mon dos sert de cible à leurs flèches.
Les miennes épuisées, mon fer brisé, plus rien ne les empêche...

599 «A cheval je saute à la mer, ne résistant à leur carnage,
Puis, sous les regards étonnés, je sors de la mer à la nage.
Mes compagnons sont abattus, et sur les flots leurs corps surnagent.
J'extermine les poursuivants, comme il sied en bon cousinage.

600 «A Dieu de décider d'éteindre ou de préserver mon flambeau!
Mais j'espère venger mon sang, en les réduisant en lambeaux!
Ni le coucher ni le lever aux perfides ne sera beau
Et pour célébrer leur trépas, j'offrirai leur chair aux corbeaux!»

601 «Ce preux me plaît, gagne mon cœur et mon sentiment n'est pas feint,
Je lui dis: «Patiente un peu, tu pourras assouvir ta faim,
Ma dextre te secondera, sache qu'ils trouveront leur fin,
Devant nous deux ils trembleront et bientôt ils seront défunts!»

602 «Je poursuivis: «Tu ne connais pas encor mes mésaventures,
Je pourrai te les raconter, si le temps permet l'ouverture.»
Il répondit: «Quelle autre joie serait de la même nature?
Ma vie entière t'appartient jusqu'au seuil de ma sépulture.»

603 «Sa ville parut à nos yeux, petit joyau sans oripeaux,
Ses guerriers avançaient, couverts de cendre et se griffant la peau:
elle tombait, jonchait le sol en avalanche de copeaux.
Ils embrassaient leur roi, baisaient le fer du sabre et le pommeau.

604 «Je plais aux mulgazanzarais, me trouvant beau, ils s'émerveillent;
J'entends: «Soleil, tu as changé le temps au beau depuis la veille!»
La ville caresse la vue, elle recèle des merveilles,
Les gens sont vêtus de brocart, homme et femme à sa tenue veille.»

 

XXVII. TARIEL VIENT EN AIDE A PRIDON

605 «Il se rétablit et bientôt aurait pu soutenir la guerre.
Nous équipâmes les guerriers et mîmes à l'eau les galères.
Pour ne défaillir à sa vue, à Dieu un mortel doit complaire.
A présent je te conterai le combat du preux exemplaire.

606 «J'apprends les projets ennemis, pourquoi le fer des casques luit,
Leurs bateaux avancent vers moi au nombre de sept ou de huit,
Je les attaque sans tarder, l'ennemi à la rame fuit,
Du talon je coule une barque, en femmes ils crient sans appui.

607 «D'un navire ennemi j'approche et je le saisis par la poupe,
Je le renverse et je le noie comme une vilaine soucoupe!
Les autres fuient vers les abris et abandonnent leurs chaloupes.
Mes exploits ne sont point blâmés, mais magnifiés par les troupes.

608 «Sortis de mer, nous débarquons, la cavalerie nous attaque,
Nous réengageons le combat bravant les armes qui se braquent.
Je vois Pridon à l'action: furieux, l'ennemi il traque,
Ce lion, soleil et cyprès terrasse, pourfend et matraque.

609 «Il jette bas d'un coup d'épée ses deux cousins qui lâchent bride,
Leur tranchant la main" au poignet, il les transforme en invalides
Et les liant l'un contre l'autre, il les traîne d'un pas rapide.
Les ennemis versent des pleurs, les siens louent le preux impavide.

610 «En poussière nous réduisons la troupe de ces vils faquins.
Nous nous emparons de la ville avec le concours de chacun.
Puis de pierres nous les criblons, ramollis tel du maroquin.
On ne saurait évaluer le butin en or ou sequins.

611. «Pridon regarda les trésors avant d'y apposer son sceau.
Il emmena ses deux cousins captifs et privés de vaisseaux.
Pour venger son sang, il versa par les champs le leur en ruisseaux.
On dit de moi: «Dieu soit loué qui fit cyprès un arbrisseau!»

612 «Dans la ville nous avons vu en liesse les citadins,
Les acrobates défilaient, de même que les baladins,
On entendait nous encenser, moi-même et le roi Nouradin:
«Versé par vos nobles épées, coule encor le sang des gredins!»

613 «Les guerriers me crient: «Roi des rois!», Pridon connaît l'apothéose,
Se tenant pour des serfs, mes gens en seigneurs ils métamorphosent.
Mais, triste, ils ne m'ont jamais vu de la gaîté cueillir les rosés.
Il n'est pas aisé de conter mon histoire et j'en suis morose.»

 

XXVIII. PRIDON CONTE L'HISTOIRE
DE NESTANE-DAREDJANE

614 «Chassant un jour près de la mer, avec Pridon nous devisions.
Nous montâmes sur un rocher délestés de provision.
«L'élément liquide s'étend, me dit-il, sans divisions,
Et le hasard m'offrit ici une insolite vision.»

615 «L'histoire contée par Pridon n'eut guère le parfum du nard:
«Pour me distraire je m'en vais un matin chasser, goguenard,
Sur terre mon cheval ressemble au faucon, sur mer, au canard,
De ce roc je suis l'épervier au vol ralenti et traînard.

616 «Parfois je considère au loin la mer du haut de la montagne.
Je vois un objet indistinct: de quelle présence il témoigne?
A une vitesse inouïe il avance et la côte gagne,
En conjectures je me perds et du regard je l'accompagne.

617 «Je pensai: «Est-ce un animal? Serait-ce plutôt un oiseau?»
C'était un bateau transportant une arche et glissant sur les eaux.
Des noirs le tiraient, une lune en l'arche était, ses rayons au
Septième ciel me transportaient, se déversant sur les roseaux.

618 «Deux esclaves noirs encadraient la belle de leur résine ate,
Ils la déposèrent à terre et j'admirai ses grosses nattes.
L'intensité de son regard ne décrût loin de ses pénates,
Elle illumina l'univers, rendit les vagues incarnates.

619 «Ma joie fut d'angoisse mêlée à la vue d'êtres immoraux.
J'aimai la rosé qu'épargna la neige aux flocons sidéraux.
Je pensai: «Je vais m'élancer, tirer mon sabre du fourreau!
Quelqu'un m'échappa-t-il jamais quand je chevauchai mon moreau?

620 «J'éperonnai mon destrier, dans l'herbe haute chevauchant,
Néanmoins, j'arrivai trop tard, la voile en mer se détachant,
Le bateau s'éloignait baigné des rayons du soleil couchant,
Elle partit, me délaissa, me livrant au feu desséchant.»

621 «Pridon acheva son récit, le feu me devint plus cuisant,
Je sautai bas de mon cheval, l'épreuve au pis me réduisant,
Je versai des larmes de sang, en reproches vains m'épuisant.
Je dis: «Tue-moi avant qu'un autre ait pu voir l'arbre séduisant!»

622 «Ma conduite étonne Pridon, mes sautes d'humeur sont étranges,
Mais il me console et me plaint, à ses pleurs les miens il mélange,
Il me sermonne comme un fils, veut savoir ce qui me démange.
Des larmes brûlantes, perlant le long des joues, en neige changent.

623 «Malheur à moi, s'écrie Pridon, à quoi bon ce récit j'émis?»
Je réponds: «Ne te morfonds pas, ton propos n'y est qu'à demi!
Cette lune appartient à moi, c'est pourquoi le feu me démit.
Je te conterai à présent mon histoire et soyons amis.»

624 «Je représentai à Pridon mes faits et mes gestes ardus,
Il dit: «Me voilà égaré, anéanti et confondu!
Roi des Indes, tu viens chez moi, toi qui as tant de biens perdu,
Eloges et trône royal, palais somptueux te sont dus.»

625 «Il reprit: «Du cyprès auquel le Seigneur octroie la splendeur,
Il détourne la lance après lui en avoir percé le cœur.
En coup de tonnerre, Il gracie un brave et non pas un trembleur,
Il ne va pas nous décevoir, la joie chassera la douleur.»

626 «Eplorés, au fond du palais nous voici seuls, loin des oreilles.
Je dis à Pridon: «Puisque Dieu ne créa pas âme pareille,
Je n'ai point d'autre compagnon. Que plus rien ne nous dépareille
A présent que je te connais, ma douleur, mes maux tu enrayes!

627 «Si mon sort ne me contredit, je serai ton ami fidèle,
Aide-moi d'un mot, d'un conseil, puisque tu me vois privé d'ailes.
Que faire, comment parvenir à être joyeux auprès d'elle?
Si j'échoue, plus un seul instant je ne veux de vie-haridelle.»

628 «Il dit: «Puis-je attendre de Dieu un plus honorifique sort?
Roi de l'Inde, arrivant ici, de la défaite tu me sors,
Je ne demande d'autre grâce à part celle qui en ressort!
En esclave je m'emploierai à ne servir que ton essor.

629 «Du monde entier nous accueillons en cette ville les navires,
Et les nouvelles de partout convergent ici, vers nous virent.
Quant à la flamme qui te brûle, il se peut que des gens la virent,
Dieu pourrait te récompenser, désignant ceux qui la ravirent.

630 «Dans les ports proches et lointains nous expédierons nos marins,
Ils sauront retrouver la lune et la source de nos chagrins.
En attendant, sois patient, conserve ton esprit serein,
Quel que soit le malheur, la joie à la tin au repli l'astreint.»

631 «Ses hommes furent appelés devant Pridon au même instant.
Il ordonna: «Embarquez-vous, fouillez les mers et, nonobstant
Les obstacles, trouvez la belle, à la joie de ce cœur constant.
Plutôt que sept maux ou bien huit, affrontez mille en persistant!»

632 «Il précipita ses guerriers aux quatre coins dans tous les havres,
Ordonnant: «Cherchez-la partout, foulez, s'il le faut, des cadavres.»
L'attente m'est soulagement, l'incertitude ne me navre,
Ma belle absente, je connais, à ma honte, des joies sans affres!

633 «Pridon fit ériger pour moi, en lieu seigneurial, un trône,
Il dit: «Longtemps je me leurrais, ne distinguant pas ta couronne:
Tu es le grand souverain d'Inde, en ce monde rien ne t'étonne!
Quel mortel a-t-il hésité à faire sien ce que tu prônes?»

634 «Mais nos messagers—pour tout dire et pour abréger le récit —
En vain battirent les chemins, en vain leurs jours ont rétréci,
Ils rentrèrent sans rien savoir et sans aucun détail précis.
A nouveau je versai des pleurs, l'image du monde noircit.

635 «Je dis a Pridon: «Quelle horreur, ce jour terne qui se consume!
Dieu m'est témoin, je n'aime pas qu'en mots le passé on exhume.
Sans toi les jours comme les nuits sont aussi noirs que du bitume.
De toute joie je suis privé, mon cœur livré à l'amertume.

636 «Puisqu'à présent je n'attends plus de mon amante des nouvelles,
Je ne puis demeurer ici, les journées fuient et se nivellent!»
Lorsque Pridon entend ces mots, ses pleurs ardents se renouvellent,
Il me dit: «Frère, désormais ma vie tourne en heures cruelles!»

637 «Ils ne purent me retenir, quoique redoublant les efforts,
Les guerriers s'approchaient de moi pour m'apporter le réconfort,
Ils pliaient genoux, m'embrassaient, avec eux je pleurais plus fort:
«Ne t'en va pas, daigne nous prendre en esclaves comme renfort!»

638 «Je dis: «La séparation, pareillement qu'à vous, me pèse,
Mais vous savez que sans l'aimée je ne connais ni joie ni aise,
Je ne renonce à ma captive, elle cause votre malaise.
Que personne ne fasse obstacle à mon départ, ne vous déplaise!»

639 «Puis Pridon m'offrit ce cheval, en me l'amenant par les rênes.
Il me dit: «Soleil et cyprès, il est digne que tu l'étrennes.
Je sais qu'il ne te faut plus rien et je ne blâmerai l'étrenne,
Pourvu que ce coursier t'agrée et sa fougue te rassérène!»

640 «Pridon me reconduit, tous deux nous versons des pleurs à grands flots,
On se sépare en s'embrassant, poussant des soupirs et sanglots.
L'armée pleura sincèrement et non pas en vides grelots.
D'un maître et d'un disciple ainsi la séparation se clôt.

641 «Après avoir quitté Pridon, ma recherche je réitère.
Je traverse océans et mers, et je fais le tour de la terre,
Mais je ne trouve de mortel de mon secret dépositaire.
Je deviens semblable à un fauve, et mon cœur affolé se terre.

642 «Je me dis: «A quoi bon encor pérégriner et naviguer?
Peut-être auprès des animaux mon cœur se sentira plus gai!»
A Asmath et à mes valets sept ou huit propos j'alléguai:
«Vous pouvez vous plaindre de moi, je sais vous avoir fatigués.

643 «Regagnez vos foyers, tâchez de porter secours à vous-mêmes,
Détournez-vous des pleurs brûlants que mes yeux sans cesse parsèment!»
Ayant entendu ce propos, à peine furent-ils à même
De répliquer: «Que nous dis-tu? Loin de l'oreille un tel blasphème!

644 «A part toi, nous ne désirons d'autre suzerain ou patron!
Dieu ne veuille nous séparer des traces de ton coursier prompt!
Nous souhaitons te contempler, ô beauté que nous admirons!»
Le destin rend l'homme indolent et son bonheur il interrompt.

645 «Je ne pus renvoyer mes serfs simplement d'un geste de main,
Mais je quittai les lieux sur terre habités par le genre humain,
Les gîtes des boucs et des cerfs sont mes abris sans lendemains,
Parcourant les monts et les vaux, je trace de nouveaux chemins.

646 «Je vois des cavernes creusées par les devs, et laissées désertes,
Je tue ces. êtres au combat, les quelques survivants désertent,
Les hauberts ne les aidant pas, de mes valets j'essuie la perte.
Le monde s'attriste à nouveau, et d'embruns ma peau est couverte.

647 «Voici, frère, depuis ce jour c'est ici que je dépéris,
J'erre, dément, à travers champs, je pleure et défaille ahuri.
Cette femme ne me délaisse et son cœur par le feu est pris.
Il n'est que la mort pour un preux sans espoir de sa dame épris!

648 «La belle panthère incarna pour moi les traits de son visage,
De la peau de cet animal sera ma robe à son image,
Cette femme coud en pleurant de mon amour ce dernier gage.
En vain mon glaive est affilé, puisqu'il ne me tue, me ménage!

649 «Un sage ne peut la louer, même quand il en a envie,
Je pense à mon amour perdu, j'endure et supporte la vie,
Depuis, l'égal des animaux, je ne suis qu'un fauve en survie.
Je ne demande rien à Dieu, sauf que la vie me soit ravie.»

650 Il se frappe et se fend la joue, sa rosé il heurte et martyrise,
Le rubis se transforme en ambre et le frêle cristal se brise.
Les larmes, dégouttant des cils d'Avtandil, son visage irisent,
La femme le prie à genoux, mais le preux elle ne dégrise.

651 Enfin, apaisé par Asmath, Tariel dit à Avtandil:
«Je t'ai contenté sans trouver moi-même de plaisir futile,
Celui que tu as entendu, las de la vie, cherche péril.
Chevalier, rejoins ton soleil, car trop longtemps dura l'exil.»

652 Avtandil dit: «De ne te voir soutiendrai-je l'aspérité?
Si nous nous séparons, mes pleurs couleront d'un cœur irrité.
De grâce, ne m'en veuille pas, je te dirai la vérité:
Celle pour qui tu veux mourir a plutôt la joie mérité.

653 «Même quand un docteur habile est malade et ne tient debout,
Il entend l'avis d'un confrère auquel il fait tâter le pouls,
Qui lui dira quel est son mal et comment en venir à bout.
Le conseil d'autrui est propice à qui veut joindre les abouts.

654 «Ecoute ce que je dirai, je parle en sage et ne m'affole:
Plutôt qu'une, il faudrait cent fois entendre la moindre parole!
L'homme au cœur fougueux ne reçoit d'allégement qui le console.
A présent je désire voir celle dont la flamme m'immole.

655 «Je la reverrai, son amour pour moi en sera affermi,
Je lui dirai ce que j'appris, aucune autre affaire ne m'y
Attend. Crois en Dieu et au ciel, je t'en conjure, sois soumis!
Ne renonçons pas l'un à l'autre et jurons de rester amis!

656 «Si pour ta part tu me promets de ne point t'en aller d'ici,
De ne t'abandonner jamais et de t'aider je jure aussi.
A mon retour j'erre pour toi, pour toi je meurs ou réussis.
Dieu aidant, je veux t'empêcher de pleurer celle qui t'occit.»

657 Il répond: «Etranger, si fort tu m'aimes, moi, un étranger?
Tu es comme le rossignol quittant la rosé du verger.
Comment pourrai-je t'oublier, en quoi pourrions-nous diverger?
Dieu fasse que je te revoie, ô jeune cyprès inchangé!

658 «Si tu reviens, je ne verrai ta personne d'un mauvais œil,
Je n'irai pas à travers champ me muer en cerf ou chevreuil,
Si je te trompe ou si je mens, que Dieu punisse mon orgueil!
Ta présence pourra chasser la tristesse loin de mon seuil!»

659 Ainsi, se vouant cœur à cœur, les amis prêtèrent serment.
Ces arbres au teint de rubis, aux propos sages et déments
Avaient de l'amour, et le feu brûlait leurs cœurs incessamment.
De la nuit ne se sont quittés les deux amis, beaux et charmants.

660 Avtandil partagea ses pleurs et de ses larmes se para,
Puis à l'aurore il se leva, l'embrassa et s'en sépara.
Tariel était morfondu, ce départ le désempara.
Avtandil franchit les roseaux, et chemin faisant il pleura.

661 Asmath reconduit Avtandil, le conjurant blême, seulette,
Elle le supplie à genoux, élève les mains et halète,
Dans l'attente de son retour se fanera la violette.
Il répond: «Vos images, sœur, au fond de mon cœur se reflètent!

662 «Sans tarder je vous rejoindrai, chez moi je n'atermoierai pas,
Pourvu qu'il ne quitte ces lieux, qu'il ne dirige ailleurs ses pas.
Si dans deux mois je ne suis là, c'est donc qu'un malheur me frappa.
Car de comportement honteux je suis exempt jusqu'au trépas.»

 

XXIX. RECIT DÛ RETOUR
D'AVTANDIL EN ARABIE

663 Avtandil se fraie, attristé, un chemin à travers les laîches,
De sa main se griffant la face et flétrissant ses rosés fraîches.
Sur ses traces les animaux, flairant le sang versé, le lèchent.
Il écourte son long parcours, aussi rapide qu'une flèche.

664 Dans les lieux où il a quitté son armée, Avtandil survient.
On se réjouit à sa vue, comme en l'occurrence il convient,
On court le dire à Chermadin, et la nouvelle lui parvient:
«Celui qui changea notre joie en amertume, nous revient!»

665 Chermadin s'approche, se penche et sur sa main ses lèvres pose,
Il l'embrasse et de pleurs de joie les champs environnants arrose.
Il dit: «Seigneur, est-ce bien vrai ou est-ce vision éclose?
Suis-je digne que mes yeux voient intacte et vive notre rosé?»

666 Le chevalier en s'inclinant le baiser à son vassal rend,
Lui disant: «Je remercie Dieu de te revoir sauf, déférend!»
Les courtisans le saluent bas, tandis que l'embrassent les grands,
Jeune ou vieillard se réjouit, joie et contentement sont grands.

667 Ils atteignirent le palais destiné au noble séjour,
La ville entière s'assembla pour le voir, lui dire bonjour.
Exubérant, joyeux et fier, il banquette comme toujours,
Langue ne pourrait exprimer le contentement de ce jour.

668 A Chermadin il raconta son aventure tout entière,
Comment il rencontra le preux passant du soleil la lumière.
Afin de retenir ses pleurs, Avtandil ferma les paupières:
«Sans lui il me serait égal d'avoir palais ou bien chaumière!»

669 De suite Chermadin apprit au preux les nouvelles locales:
«Les gens ignorent ton départ par volonté seigneuriale!»
Ce jour Avtandil fait bombance et n'écourte point son escale,
A l'aurore, au soleil levant, il galope sur son cheval,

670 En chemin il ne festoyait et plus guère ne s'isolait,
Chermadin alla de l'avant et, pour l'annoncer au palais,
En trois jours couvrit un parcours auquel dix journées il fallait.
Le lion verrait la beauté qui l'éclat solaire égalait.

671 Il envoie dire: «Roi altier, noble de nature et d'aspect!
J'ose te rapporter ceci avec déférence et respect:
Ignorant tout de l'inconnu, ma quiétude je sapais,
Maintenant je suis renseigné, j'arrive joyeux et en paix.»

672 A Rostévan, monarque fier, munificent et intrépide,
Chermadin s'adresse en personne et sa parole se dévide:
«Avtandil qui trouva le preux paraîtra devant vous splendide.»
Le roi répond; «Dieu m'exauça, et le mystère s'élucide!»

673 Tinatine ignore la nuit, Chermadin s'adresse à son clair:
«Avtandil vous relatera des nouvelles qui vont vous plaire,»
Plus hardie qu'un soleil, la reine alentour lance des éclairs,
Elle offre à ses gens des présents et les revêt comme des lairds.

674 Le roi chevaucha son coursier et alla au-devant du preux,
Soleil de visage, Avtandil sut gré de l'accueil généreux.
Ainsi se rejoignirent-ils: l'un joyeux, l'autre au cœur fiévreux.
Ce spectacle fit chanceler, comme ivres, des grands vigoureux.

675 Le preux saute bas du cheval et salue le roi avec grâce,
Rostévan, débordant de joie, attire Avtandil et l'embrasse,
Contents ils entrent au palais, l'anxiété ne les harasse.
Le retour du preux les comblant, les courtisans suivent sa trace.

676 Devant le soleil des soleils se rend le lion des lions.
La tendre se dit: «A nos pieds cristal, rosé et jais nous lions
Et troquant palais contre ciel changeons la loi du talion.
Qu'à mes côtés arde lion et non pas vil ardélion!»

677 On donne ce jour un festin, et boissons et mets y déferlent.
Le roi l'admire comme un fils, la voile du regard il ferle.
Au froid de l'hiver sied la neige, à la rosé, rosée qui perle.
On offre de riches présents, distribuant drachmes et perles.

678 Les convives sont repartis après avoir mangé et bu,
Le roi garde le chevalier ainsi que les seigneurs fourbus.
Il interroge et Avtandil fait son récit dès le début,
Dit ce qu'il sut de l'étranger, comment il atteignit son but.

679 «Pardonnez-moi si je m'écrie «Ah!» lorsque son nom je prononce!
Son visage, tel le soleil, vous réjouit et vous défronce,
Qui le voit, à tout ce qu'il vit jusqu'alors, sans peine renonce.
Malheur à lui, rosé fanée, exilée au milieu des ronces!»

680 Quand on voit du sort inclément un homme malheureux souffrant,
Le roseau devient épineux, le cristal se teint en safran.
Avtandil s'en souvient, aux pleurs, à la rosée ses joues offrant,
Il reconstitue en détail de Tariel le récit franc:

681 «Après avoir chassé les devs, il s'établit dans leurs cavernes,
Le servante de son aimée le sert et près de lui hiverne.
De peau de panthère vêtu, il se glisse parmi les vernes.
A l'écart du monde, le feu insatiable le gouverne!»

682 Ayant terminé le récit de la réclusion rupestre,
Ayant évoqué le soleil illuminant la vie terrestre,
La rosé eut plaisir à ouïr louer son invincible dextre:
«Peut-on être plus valeureux, a-t-on vu chevalier plus dextre?»

683 Tinatine vit avec joie l'inconnu qui se profila.
D'un jour de gaîté, du festin on n'eût pas dit Avtandil las.
Dans sa chambre le serf l'attend, de son soleil un ordre il a:
Son aimée mandait Avtandil, sans dire mot il jubila.

684 Le chevalier part gai, dispos, l'amertume ne le dérange,
Parmi les lions dans les prés s'égare ce lion étrange.
Ornement du monde, le preux reluit d'une beauté sans fange,
Mais sur ordre du cœur, le sien il donne à un autre en échange.

685 De Tinatine le soleil règne allègre et sans disparates.
Cyprès élevé en Eden, baigné par les eaux de l'Euphrate,
De sourcils, de cheveux de jais cristal et rubis vous parâtes.
Sages d'Athènes, louez-la mieux que fait ma parole ingrate!

686 Accueilli par sa bien-aimée, le preux devant elle s'assied,
Les amoureux sont radieux, la jubilation leur sied,
Leur propos est doux et coulant, ils prohibent les mots grossiers,
Elle demande: «As-tu trouvé, bravant le danger, ce sorcier?»

687 Il répondit: «Quand le souhait d'un cœur est comblé par le monde,
On oublie le jour révolu et l'épreuve qui vous émonde.
J'ai trouvé un corps de cyprès vers qui affluent des mers les ondes,
Un visage pâle de rosé empreint de tristesse profonde.

688 «Je vis un cyprès élancé, une rosé privée de force
Qui me dit: «Email et cristal perdus, je pleure ce divorce.»
Depuis, je brûle de son feu et de lui résister m'efforce.»
L'histoire contée par le preux à nouveau Avtandil amorce.

689 Il dit les tourments de la quête et ses obstacles et récifs,
Comment Dieu exauça son vœu, mena à bon port son esquif:
«En fauve il perçoit le séjour dans notre monde fugitif,
Démntt, il erre à travers champs, tantôt pleurant, tantôt pensif.

690 «Son image tu perçois mieux que si mes mots la violaient,
Plus rien ne plaît à qui le vit: ainsi l'enfant se lie au lait.
A sa vue les larmes coulaient, et sa nuit vous étiolait.
La rosé se teint en safran et puis prend un ton violet.»

691 Il lui raconta en détail ce qu'il vit ou avait ouï:
«Pareil à la panthère, il vit au fond des grottes enfoui,
Une femme le réconforte et le ranime, évanoui.»
Le sort nous abandonne aux pleurs et plus rien ne nous réjouit.

692 La reine est comblée du récit, la cause du preux elle plaide,
Près de la lune épanouie, une beauté courante est laide.
Elle dit: «Quel conseil donner qui apportât au preux de l'aide?
Pour guérir sa plaie, y a-t-il entre nos mains quelque remède?»

693 Le preux répond: «Se fierait-on à un homme inconstant, volage?
Pour moi il consent à brûler, imbrûlable, en la fleur de l'âge,
Mais j'ai promis de retourner, il attend que je le soulage.
J'ai juré mon soleil en qui j'admire du soleil l'image.

694 «Un ami endure les maux, à l'appel de l'ami répond,
Il donne le cœur pour le cœur, l'amour sert de route et de pont.
De même un midjnour fera sien d'un midjnour le malheur profond,
Sans lui je n'ai droit à ma joie, je me vois flatteur ou fripon.»

695 Le soleil dit: «Tu as chassé de mon cœur le souci intrus:
D'abord, tu me reviens en paix, ayant trouvé le disparu,
Puis l'amour que je t'ai planté dans les épreuves s'est accru.
J'ai le remède pour mon cœur ravagé de feu et recru.

696 «Le sort se moque des mortels comme le beau temps et la pluie:
Tantôt le ciel tonne en colère et tantôt le soleil reluit.
Hier le malheur m'affligeait, aujourd'hui l'heur est devant l'huis.
Si le monde est empli de joie, au centuple rendons-la-lui!

697 «Fidèle au serment, tu ne t'en détournes ni te départis,
De l'attachement pour l'ami tu tireras un seul parti,
Cherchant un remède au mystère au cours du délai imparti,
Mais moi, que ferai-je sans toi, une fois mon soleil parti?»

698 Le preux dit: «A mes sept douleurs, à ta vue, huit autres sont jointes.
L'haleine ne réchauffe point l'eau gelée et de glace étreinte.
Peut-on embrasser le soleil brillant au ciel et hors d'atteinte?
Près de toi je ressens un mal, loin de toi mille maux m'éreintent!

699 «Mon errance me pèse, hélas, le feu me brûle, incoercible!
Mon cœur à la flèche mortelle est exposé comme une cible,
Il ne reste qu'un tiers du temps à vivre à ma chair putrescible,
Les maux que je dissimulais désormais seront ostensibles!

700 «J'ai entendu votre propos, de bon gré mon cœur y soussigne,
La rosé croît sur le rosier, et l'épine lui sert d'insigne,
Mais, ô soleil épanoui, accorde-moi ta grâce insigne,
Affermis ma foi en la vie, daigne me confier un signe!»

701 Le preux vertueux, au parler géorgien doux, évocateur,
S'adresse ainsi à son soleil, comme au disciple un précepteur.
En offrant des perles, la femme exauce le solliciteur.
Veuille perpétuer leur joie actuelle le Créateur!

702 A joindre cristal et rubis le jais émerveillé aspire,
Qui plante au jardin un cyprès, l'arrose et accroît son empire,
Qui le voit, accède à la joie, qui ne le voit, son mal empire:
Malheur à l'amant exilé, il pousse des sanglots, soupire!

703 Ils se contemplent dans la joie, et leur beauté les extasie.
Le preux s'éloigne de l'aimée, le cœur empli de frénésie,
Il verse des larmes de sang à rendre la mer cramoisie,
Il s'écrie: «Hélas, l'univers de mon sang ne se rassasie!»

704 Le preux se meurtrit la poitrine, et sa tristesse ne recule,
L'amour le fait verser des pleurs, l'empoigne de ses tentacules,
La nuée, cachant le soleil, sur terre l'ombre véhicule:
L'éloignement de son aimée le plonge dans le crépuscule.

705 Larmes de sang entremêlées sur ses joues coulent à la fois.
Il se dit: «Le soleil lointain ne luit plus désormais pour moi,
Ses cils noirs transpercent mon cœur, et je me demande pourquoi.
Retire la joie, univers, avant que je ne la revoie!

706 «Le monde qui m'a élevé, cyprès d'Eden, arbre de songe,
Aujourd'hui transperce mon corps, lance et poignard en mot il plonge,
Mon cœur est tombé dans un piège et le feu incessant le ronge,
Désormais je sais qu'ici-bas tout est fiction et mensonge!»

707 Ce disant, il verse des pleurs, saisi de tremblement, il bruit,
Des sanglots montent de son cœur et sa taille se plie sans bruit,
Loin de l'aimée il se morfond, de l'exil il goûte le fruit.
Le monde couvre d'un linceul à la fin celui qu'il détruit.

708 Le preux de retour chez lui pleure en proie au tourment qu'il endure,
En pensée il ne quitte point son aimée, leur entretien dure,
Son visage pâlit, ainsi que sous le givre la verdure.
Le soleil délaisse la rosé en la livrant à la froidure!

709 «Insatiable, insatisfait, maudit soit de l'homme le cœur,
Tantôt se faisant au malheur, tantôt aspirant au bonheur,
Aveugle cœur qui ne mesure et ne perçoit que sa rancœur,
La mort ne peut s'en emparer, il vit sans maître ni seigneur!»

710 Ces mots appropriés au cœur à peine de son cœur issus,
Il prit le bracelet formé de perles, du soleil reçu:
Les perles évoquaient les dents de son aimée à son insu.
De ses lèvres il les toucha, ses pleurs coulaient tel du byssus.

711 Un messager vient le mander au palais lorsque point l'aurore,
Le preux s'y rend ayant veillé de nuit sans les paupières clore,
La foule contemple au passage et admire ce météore,
Annonçant la chasse, on entend le tambour et le cor sonore.

712 Le roi enfourche le cheval. Mais comment décrire la pompe?
Les roulements sourds des tambours le silence matinal rompent,
Les faucons voilent le soleil, les limiers furètent en trombe,
Les champs sont arrosés de sang au son intermittent des trompes!

713 Les chasseurs délaissent les champs joyeux, la curée n'est pas mince,
Ils sont entourés de guerriers, de nobles, de grands et de princes,
Le roi regagne le palais, aux valets la tête il ne rince,
La lyre complète le luth, et les chants point ne les évincent.

714 Côte à côte, le roi, le preux conversent et ne se refoulent,
L'éclat du cristal, du rubis la lueur de leurs dents ne foule,
Les nobles sont assis près d'eux, à l'écart se presse la foule,
Le nom de Tariel revient dans les propos comme la houle.

715 Le preux verse des pleurs au champ, rentrant chez lui le cœur meurtri,
Il revoit en pensée l'aimée, l'image dont il est épris,
Sans pouvoir dormir, il se lève et se recouche, perd l'esprit,
Son cœur est sourd à la prière et la patience il proscrit.

716 Couché, il se dit: «Qu'inventer pour donner au cœur joie et trêve?
Roseau de l'Eden exilé, ma béatitude fut brève.
Ta vue nous apporte la joie et ton absence le cœur crève,
Ne pouvant te voir éveillé, j'espère te revoir en rêve!»

717 A ces paroles des torrents de larmes brûlantes il verse:
«De patience naît sagesse, entends, ô cœur qui tergiverses,
Sans elle qu'opposerais-tu au mal qui notre vie inverse?
Qui attend de Dieu le bonheur, subjugue la partie adverse.»

718 Il reprit: «Cœur hanté de mort, pour en finir quoi que tu fisses,
Endure la vie, à l'aimée réserve-la en sacrifice,
Mais cache ton feu à autrui, le voilant par quelque artifice,
Un midjnour dévoilant l'amour appelle sur soi maléfice!»

 

XXX. SOLLICITATION DE CONGÉ ADRESSÉE
PAR AVTANDIL AU ROI ROSTÉVAN
ET ENTRETIEN DU VIZIR

719 Avtandil se vêt et s'en va quand le ciel commence à rosir,
Il pense: «Il faut dissimuler mon amour, mon secret désir!»
Il supplie son cœur humblement: «Essaye de te ressaisir!»
Pareil à la lune, à cheval le preux se rend chez le vizir.

720 Le vizir, prévenu, l'accueille: «Honneur à mon soleil levant!
Les signes m'avaient annoncé cette nouvelle ci-devant.»
Au parfait chevalier il rend un parfait hommage fervent,
A un invité bienvenu il faut un hôte le servant.

721 L'hôte fait descendre le preux — il n'est ni vil ni fainéant—
Et à ses pieds, de Cathaï on étend des tapis géants.
Le preux éclaire la maison, sa vue le soleil recréant.
«L'arôme des rosés, dit-on, souffle en vent par les huis béants.»

722 Il s'assit, à sa vue les cœurs des nobles éblouis s'émurent,
Qui le vit se tint honoré, se pâma sans mot ni murmure,
Non pas un seul, mille soupirs s'envolèrent sans point d'amure,
Le nombre des parents décrût; priés, les courtisans s'en furent.

723 Une fois les proches partis, Avtandil au vizir s'adresse:
«Le palais n'a point de secrets pour toi et les torts tu redresses,
Le roi partage ton avis, persuadé avec adresse.
Guéris ce que l'on peut guérir, apprends mon tourment, ma détresse

724 «Je suis enflammé pour ce preux, pour ses malheurs je me dépense,
Je me tue de ne le revoir et je dépéris quand j'y pense,
Son âme il n'épargne pour moi, cela mérite récompense.
On aime un ami généreux, de l'aider on ne se dispense.

725 «Le désir de le retrouver capte mon cœur comme une nasse,
Le cœur demeuré près de lui, crut-on que je le malmenasse?
Dieu le fit soleil et les siens il brûle sans une menace.
En Asmath je chéris ma sœur face à l'adversité tenace.

726 «Je lui fis un serment d'adieu aussi solide que les roches:
«Mon retour preste privera même l'ennerni de reproche,
Je rendrai au cœur sa clarté, levant obstacle ou anicroche.»
D'un feu ardent je suis brûlé, le temps de mon départ approche.

727 «Je te dirai la vérité sans me vanter, je te le jure.
Il m'attend, je ne puis aller, c'est pourquoi le feu me torture,
Je ne puis piétiner serment, dément, un dément m'en conjure.
Veux-tu me dire où, en quel temps, vit-on prospérer un parjure?

728 «Trouve Rostévan au palais et ma requête lui expose,
Je jure du bonheur du roi, tu sais ce que je me propose,
S'il me laisse libre, je pars et s'il refuse, je m'expose!
Entre sa flambée et mon cœur ton arrangement interpose!

729 «Dis-lui: «O roi, ta majesté est louée par qui te regarde!
Que Dieu, créateur de lumière, ouvre à tes yeux mon âme hagarde,
Car le preux au corps de cyprès me brûle comme par mégarde,
Il s'est emparé de mon cœur et de son feu rien ne me garde!

730 «Hors de sa présence, mon roi, la vie paraît fade et futile,
Il détient mon cœur, et sans cœur je me tourmente et me mutile!
Je multiplierai votre gloire en me rendant au preux utile,
Au moins tiendrai-je le serment prêté à celui qui rutile.

731 «Que ne vous fâche mon départ, déçu, n'échauffez votre bile,
Notre sort relève de Dieu, Il est juge de nos mobiles.
Qu'il me rende à vous en triomphe et que mon monarque jubile!
Mais si je péris, soyez fort face à vos ennemis débiles!»

732 Le visage de soleil dit: «Visir, tu vois, j'ai été bref,
A présent, rends-toi chez le roi sans que je t'en prie derechef,
Supplie, insiste, sois hardi et de ton dessein viens à chef!
Accepte cent mille ducats, d'une aide ne me fais grief.»

733 Le vizir répond souriant: «Il est tien, garde ton argent!
Ta confiance me suffit, de ton affaire me chargeant.
Lorsque je ferai part au roi de ton commandement urgent,
Il m'offrira de beaux présents, le gain n'est pas désobligeant.

734 «Jurons qu'il me tuera sur place et me réduira en lambeaux!
Ton or te restera et moi, j'aurai la terre pour tombeau,
Je le dis sous peine de mort: la vie est le bien le plus beau!
L'indicible je ne dirai, de me blâmer on aura beau.

735 «Faut-il renoncer à la vie? Au-delà il n'y a de voie,
Le roi me tuera en disant: «Tes mots perfides me fourvoient!
Pourquoi es-tu si insensé et à tes jours point ne pourvoies?»
Il vaut mieux vivre que périr, me dis-je et guère ne louvoie.

736 «Si le roi consent, les guerriers ne voudront de propos abscons,
Accepteront-ils de laisser s'éloigner leur soleil fécond?
Si lu pars, l'ennemi juré se dira: «Allons, nous vainquons!»
Il n'en sera rien, l'oiselet ne deviendra guère faucon!»

737 Le preux proféra en pleurant: «Que le poignard mon cœur transperce
Tu dois ignorer, ô vizir, le pouvoir que l'amour exerce!
As-tu vu des amis prêtant serment qu'un coup de vent disperse?
Sinon peux-tu imaginer que loin de lui la joie me berce?

738 «Le soleil me tournant le dos, mon cœur s'enflamme en amadou,
Aidons l'astre qui, de retour, rayonnera en soleil d'août!
Qui peut connaître mieux que moi ce qui m'est amer ou bien doux?
L'entretien d'un homme méchant vous empoisonnerait tout doux.

739 «Si je reste, aux guerriers du roi suis-je de quelque utilité?
Je pleure, ayant perdu l'esprit, de dépit, d'infidélité.
Il vaut mieux tenir le serment que d'accepter l'humilité.
Un autre n'aurait résisté, comme lui, aux hostilités.

740 «Dis, vizir, mon cœur torturé peut-il obéir en péon?
De fer, en cire je muerais, tel un nouveau caméléon,
Je ne rétribuerais ses pleurs, même en déversant le Géon.
Aide-moi, puis je t'aiderai, l'un l'autre nous nous suppléons.

741 «Je partirai furtivement, si le roi ne m'y autorise,
Selon le souhait de l'ami mon cœur brûlera sans traîtrise,
Le roi ne te fera de mal si déjà il ne te méprise,
Promets-moi d'endurer les maux, même si l'on te martyrise!»

742 Le vizir dit: «Je suis brûlé par ta flamme, en proie à ton feu,
L'image du monde ternit, te voir en larmes je ne peux.
Parfois il vaut mieux s'exprimer et parfois nous nuit un aveu.
Tant pis si je meurs, mon soleil vous éclairera, même feu!»

743 Le vizir se rend au palais, pour le preux le chemin il fraye,
Comme un soleil, le roi paré reluit, orgueilleux, et l'effraye,
A sa vue il change d'avis, sa résolution enraye,
Confus, à ses propres pensées, peu guerrières, il prête oreille.

744 Lorsque le roi voit son vizir muet, ayant froncé sourcil,
Il demande: «Qu'arrive-t-il, pourquoi te morfonds-tu ainsi?»
L'autre répond: «Je n'en sais rien, mais disons que j'ai des soucis,
Vous ferez bien de me tuer à la nouvelle que voici.

745 «Mon propre malheur n'est pas moindre et mon tourment ne le dépasse,
La peur messied au messager, mais moi, je tremble dans l'impasse.
Avtandil voudrait te quitter, ta volonté il n'outrepasse,
Sans le preux le monde paraît à ses yeux un désert espace.»

746 Tout ce qu'il savait, il osa dire d'une prudente langue,
Ajoutant: «O mon roi, tu peux déduire de cette harangue
En quel état je l'ai trouvé, versant des pleurs, livide, exsangue!
J'aurai mérité ta fureur, mon propos n'ayant goût de mangue!»

747 A ces mots le roi s'emporta, son humeur soudain rembrunie,
Pâle, d'aspect terrifiant, pris d'une colère infinie,
Il cria: «Tu oses, stupide, avancer cette ignominie?
Le méchant se hâte d'apprendre en premier quelque vilenie!

748 «Comme qui dit, tu m'apportais joyeuse nouvelle à la hâte!
Qui plus, hormis un assassin, nous atteint et nos journées gâte?
Stupide, à proférer ces mots comment ta langue ne s'empâte?
Homme vil, indigne vizir, tu mérites que l'on te batte!

749 «Il sied de ménager son maître, en évitant de le fâcher,
Un mot insensé, déplacé, aussitôt pensé, est lâché!
Avant d'entendre ce propos, pourquoi n'ai-je oreilles bouchées?
Si je te tue, mon cou sera couvert du sang de ce péché!»

750 Il dit: «Si ce n'était le preux qui désirât que je l'écoute,
Je t'aurais fait décapiter, par mon chef, sans le moindre doute!
Va-t'en, méchant et insensé, et ton sort malheureux redoute!
Quel faquin, quel agissement et quel prix modique ils nous coûtent!»

751 La chaise qu'il jette se brise au mur, tel à un bouclier,
Ce coup dur, manquant le vizir, n'est pas d'un roseau déplié!
«Comment oses-tu m'annoncer le départ du vert peuplier?»
Sur les joues du vizir les pleurs brûlants vont se multiplier.

752 Ne pouvant marmonner un mot, le vizir revient en tremblant,
Comme un renard, à la sauvette, il se traîne le cœur dolent,
Aussi triste il est au retour que fut gai au palais allant.
Plus que ne nous fait l'ennemi, nous nuit notre bouche en parlant.

753 Il se dit: «Qu'impliquera Dieu en plus de ce que langue faute?
Qui me tirera de ma nuit où je m'enfonce par ma faute?
A l'homme arrogant le repos, à mon instar, son seigneur ôte,
Mon destin l'attend, il perdra sa fortune, soit-elle haute!»

754 Le vizir s'en va, confondu, maltraité par la destinée,
Maussade, il parle à Avtandil de son exigence obstinée:
«Dis comment te remercier pour une belle matinée?
Hélas, je perds ma pauvre tête, à l'opprobre elle est destinée!»

755 En plaisantant, il demanda qu'un pot-de-vin lui fût offert:
—  Je m'étonne à voir plaisanter quelqu'un qui tantôt a souffert! —
«Celui qui promet sans donner vous blesse comme avec du fer.
Il est dit que le pot-de-vin fait l'affaire même en enfer.

756 «Son anathème et ses Jurons j'ai dû boire jusqu'à la lie,
Il me dit méchant, ignorant, et il me taxa de folie.
Je ne me sens plus bon à rien, et ma raison point n'y pallie,
Pourquoi ne m'a-t-il pas tué? Peut-être que Dieu ne m'oublie...

757 «Je savais ce que je faisais, j'en percevais les incidences,
Il s'emporterait, m'entendant parler avec outrecuidance,
Mais on n'évite le courroux que nous envoie la Providence.
Pour toi je mourrais sans regret, et joyeuse est ma confidence!»

758 Le preux répond: «Je dois partir, il ne se peut pas que je reste,
Le rossignol meurt à l'instant où se fane la rosé agreste.
Il l'abreuvera de rosée recueillie grâce à son vol preste,
Sinon son cœur inconsolé, navré, demeurera en reste.

759 «Sans lui je ne dors ni m'assois, et mes Jours n'ont tête ni queue,
Mieux vaut aux fauves ressembler, errer et frayer avec eux!
Pourtant le roi veut m'envoyer battre l'ennemi belliqueux:
Plutôt parte le preux auquel ne sert l'arme aiguisée à queux!

760 «Je parlerai encore au roi, même si courroux je provoque,
Peut-être entendra-t-il raison, si mon cœur en flamme j'invoque?
Je partirai furtivement si son verdict il ne révoque,
Que disparaisse, si je meurs, ma part de vie sans équivoque!»

761 Après l'entretien, le vizir offrit un somptueux repas,
Le bel hôte eut de beaux présents, de meilleur il n'y en a pas,
Les gens de sa suite on combla, jeunes et vieux, jusqu'au trépas.
Vers le soir le preux le quitta, chez lui il dirigea ses pas.

762 Le preux solaire au corps-cyprès réserva cent mille ducats,
Irréprochable, il y joignit trois cents coupons de fin brocart,
Soixante saphirs et rubis aux couleurs assorties au cas,
Fit porter le tout au vizir, et rien à l'offre ne manqua.

763 Il fit dire; «Puis-je t'offrir ce qui te sied et te convient?
Est-ce que j'acquitte ma dette, en donnant ce qui te revient?
Si je reste en vie, je te sers et ton esclave je deviens,
Je te rends amour pour amour, au bien je réponds par le bien.»

764 Puis-je louer celui pour qui la vertu est devenue loi?
C'était un homme à la hauteur de ses actes, de ses exploits!
Il faut secourir comme on peut, avec grâce et de bon aloi,
Dans le malheur l'homme a besoin d'un frère et d'un ami qui l'oit.

 



Traduit du Géorgien, préfacé et commenté par Gaston Bouatchidzé
Traduction revue par MM. Philippe Dumaine et Bernard Outtier.
Présentation d’Alexandre Youlikov et Besiki Sisaouri.