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Chota Roustavéli
Le chevalier a la peau de panthère

 

XI. PREMIERE LETTRE
DE NESTANE-DAREDJANE À SON BIEN-AIMÉ

369 «La lettre était de celle qui feu et flamme à mon cœur mesure.
L'éclat du soleil m'écrivait: «Lion, dérobe ta brisure,
Je suis à toi. Ah, ne meurs pas, je hais la malfaisante usure!
Asmath te rendra mon propos, elle est franche et point ne susurre.

370 «Le vain tourment ou bien la mort feront-ils des amants la loi?
L'amante mérite plutôt de voir d'héroïques exploits!
Le Cathaï docilement nous paie un tribut et se ploie,
Nous ne devons point tolérer leurs menées de mauvais aloi!

371 «Depuis longtemps je te voulais comme époux et j'en étais fière,
Mais avant d'épancher son cœur languit du trône l'héritière.
L'autre jour je te vis, dément, quand je passais dans ma litière,
Puis je connus de tes tourments la révélation entière.

372 «Je te dirai la vérité, écoute ma parole probe:
Va combattre les Cathaïens et lave dans leur sang l'opprobre,
N'arrose plus de pleurs ta rosé et ton chagrin point ne dérobe,
Ton soleil peut-il plus pour toi? Cesse la nuit et vienne l'aube!»

373 «Asmath évoquait posément le comportement marital,
Que dire de moi? J'éprouvais un contentement sans égal,
Mon cœur bondissait, trépignait, puis reprenait son cours vital.
Mes joues formèrent des rubis, mon visage devint cristal.»

XII. PREMIERE LETTRE DE TARIEL
À SA BIEN-AIMÉE

374 «La lettre écrite de sa main je mis doucement sur mes yeux,
Je répondis: «Lune, comment le soleil luirait en ton lieu?
Ce qui est indigne de toi, veuille bien me l'épargner Dieu!
Je crois rêver. Serait-ce vrai que je revis et me sens mieux?»

375 «Je dis à Asmath: «À donner autre réponse je ne songe.
Relate-lui: «Puisque, soleil, ta clarté me tire du songe,
Puisque tu ranimes mon cœur comme on oint un essieu d'axonge,
Si je refusais de servir mon astre, ce serait mensonge.»

376 «Asmath me dit: «Elle ordonna: «Prudence par le temps qui court,
Personne ne doit soupçonner les entretiens qui sont en cours,
Tariel se rendra chez moi comme pour te faire la cour.»
Elle me pria: «L'amirbar doit avoir au secret recours.»

377 «Le conseil de son sage cœur me plaît et me rend impavide,
Le soleil ne peut la fixer, puisque sa splendeur l'intimide.
Son raisonnement vient remplir dans mon cœur un immense vide,
Devant ses rayons la clarté d'un jour d'été paraît livide.

378 «De pierres fines j'assortis pour Asmath une coupe d'or,
Elle dit: «Je n'en ai que faire, il y en À dans mon trésor.»
Du poids d'une drachme un anneau elle accepta d'un air accort:

«C'est assez comme souvenir, car plusieurs bagues j'ai encor.»
379 «La femme se leva, partit, de mon cœur on tira les lances,
La joie illumina la nuit et affirma sa précellence,
Je regagnai banquet, ami, je retrouvai la nonchalance.
En gaîté j'offre des présents et la liesse je relance.»

 

XIII. LETTRE DE TARIEL AUX CATHAIENS
ET-ENVOI D'UN MESSAGER

380 «Je fais porter en Cathaï un message que je rédige:
«L'Inde possède un souverain aussi puissant que Dieu, y dis-je.
Le fidèle sera comblé, l'affamé verra des prodiges,
Le rebelle sera puni, et tant pis pour lui s'il s'afflige.

381 «Notre frère et seigneur, veillez à nous éviter le désordre,
Venez près de nous sans tarder dès que vous recevrez cet ordre,
Sinon nous irons vous chercher ouvertement et en bon ordre.
Mieux vaudrait nous voir que verser le sang ou semer la discorde.»

382 «J'expédie mes gens, et mon cœur affranchi recouvre son aise.
La salle connaît mes ébats, mon feu diminue et s'apaise.
Le monde paraît généreux, comble mes souhaits, ne me lèse,
Puis me rend dément, obtenant qu'aux fauves même je déplaise.

383 «D'abord disposé à errer, je ne quittai plus nos bosquets,
Mes égaux donnaient en l'honneur de leur ami de grands banquets,
Mais la joie passait, éphémère et, déprimé, je suffoquais.
Parfois ma douleur augmentait, du mal régnant je me piquais.»

 

XIV. NESTANE MANDE TARIEL

384 «Un jour, revenu du palais, je gagnai ma chambre, distrait;
Le sommeil fuyait; ma pensée à ma belle se consacrait;
J'avais une lettre d'espoir, la joie de mon cœur s'emparait.
Le garde fit venir le serf, lui dit quelque chose en secret.

385 «On annonça le serf d'Asmath, et j'ordonnai qu'on me l'amène.
La beauté me dardant le cœur daignait me convoquer, amène.
La joie illumina ma nuit, affaiblit l'emprise des chaînes,
J'allai accompagné du serf, bannissant les paroles vaines.

386 «Je traverse l'ample jardin sans rencontres ni causeries,
Heureux d'apercevoir Asmath et de ce qu'elle me sourie.
«Te voilà sans épine au cœur, dit-elle, par mon industrie.
Approche, contemple ta rosé, elle n'est fanée ni flétrie.»

387 «La femme écarte le rideau, disparaît ce lourd simulacre,
Paraît un baldaquin orné de rubis précieux, de nacre,
La belle, pareille au soleil, semble inviter à jeter l'ancré,
Elle me fixe du regard de ses magnifiques lacs d'encre.

388 «Longtemps je demeure debout, pourtant se tait la sans-pareille,
Se contentant de me fixer de son regard qui m'ensoleille.
Elle dit deux mots à Asmath qui me les confie à l'oreille:
«Maintenant tu peux ['éloigner." À nouveau mon feu se réveille.

389 «Je repartis avec Asmath et, le rideau retraversé,
Je me dis: «Monde fugitif, du baume tu viens de verser,
Me donnant de l'espoir, pourquoi si vite ma joie disperser?»
La séparation est âpre et mon cœur en est oppressé.

390 «Asmath délices me promit quand nous passions par le verger,
Me disant: «Ton cœur ne doit point s'indigner d'un si prompt con
Ouvre la porte de la joie, évite en vain de t'affliger,
La pudeur l'ayant retenue et dans le silence figée.»

391 «Je lui dis: «Apporte du baume, ô sœur, à mon cœur maculé,
Ne sépare du corps mon âme afin que je ne sois brûlé,
Mon authentique salvatrice, en m'écrivant souvent, tu l'es.
Je sais: si tu apprends un fait, il ne sera dissimulé.»

392 «Je monte à cheval, je m'en vais, le torrent de mes larmes pleut.
Dément, je ne pus m'endormir de retour dans mon franc-alleu,
Mes traits de cristal et rubis devinrent plus bleus que du bleu,
Je préférais la nuit opaque au rayon du matin frileux.»

 

XV. RÉPONSE DU ROI
DE CATHAÏ À TARIEL

393 «De Cathaï s'en retourna notre courrier incontinent,
Il rapporta une réponse au ton hautain, impertinent:
«Nous ne sommes pas des poltrons, nos forts ne sont à tout venant.
Qui est votre roi? Se prend-il pour notre seigneur avenant?»

394 «On lut: «Moi, roi Ramaz, renvoie à Tariel son mandement,
J'ai pris acte de ton message avec un grand étonnement!
Tu mandes un seigneur ayant des peuples le commandement?
Je ne désire désormais entendre pareils boniments.»

395 «Je donnai l'ordre aux lieutenants, l'armée devait se rassembler.
Les Indiens vinrent plus nombreux qu'étoiles au ciel constellé,
Arrivés de près ou de loin, on vit les guerriers défiler,
Les armées couvrirent les champs, les sommets et les défilés.

396 «Sans s'attarder dans leurs maisons, les vassaux à la hâte viennent,
Je passe en revue les guerriers, j'admire leur tenue indienne,
Bravoure, alignement, vaillance autant de qualités anciennes,
La prestance de leurs coursiers et leurs armures khorezmiennes.

397 «Arborant le rouge et le noir, je levai du roi l'étendard,
Dès l'aube, à mes nombreux guerriers je donnai l'ordre de départ,
Toutefois, je me morfondais, comme égaré dans le brouillard:
«Comment marcher sans le concours du soleil aux bienfaisants dards?»

398 «Je fus triste en rentrant chez moi, en proie à l'invisible rage,
Des larmes de feu s'épandaient, leur flot débordant le barrage.
Ô destinée prédestinée à ne m'envoyer que l'orage!
Toucher la rosé de sa main sans la cueillir n'est qu'un mirage!

 

XVI. ENTREVUE
DE TARIEL ET DE NESTANE

399 «Lorsqu'un messager pénétra dans ma chambre, je m'étonnai:
Attristé, je reçus d'Asmath une lettre à moi destinée.
J'y lus: «Ton soleil veut te voir, de te joindre il À ordonné,
Mieux vaut venir au rendez-vous que de pleurer ta destinée.»

400 «Dans la mesure qu'il seyait je fus transporté et content.
À la nuit j'entrai au verger, de la main poussant le battant,
Où j'avais déjà vu Asmath, je l'aperçus le cœur battant,
«Lion, me dit-elle en riant, suis-moi, car ta lune t'attend."

401 «Nous entrâmes dans le palais à terrasses, allâmes vers
Le lever de lune éclairant de sa lumière l'univers;
Assise derrière un rideau, eile apparut vêtue de vert.
Corps et visage intimidants, de la beauté elle est l'avers.

402 «Sur le tapis je posai pied, mon feu apaisé, écarté,
La nuit du cœur se dissipa, surgit un pilier de clarté.
Elle siégeait sur un coussin, passant le soleil en beauté»
Ses yeux abaissés me lançaient le dard d'un regard exalté.

403 «Puis à Asmath: «À l'amirbar offre un siège pour qu'il s'assoie!"
En face du soleil splendide Asmath pose un coussin en soie.
Je m'assieds, mon cœur affligé se fait réceptacle de joie.
Comment, en évoquant ces faits, mon âme à la vie ne sursoit?

404 «Elle dit: «Tu fus chagriné de repartir sans entretien.
Fleur des champs, loin de ton soleil, tu flétrissais sans mon soutien,
Les larmes en crue, ô narcisse, auront dérangé ton maintien,
Mais par déférence, amirbar, et par pudeur je me retiens.

405 «Quoique la femme devant l'homme ait À montrer'sa retenue,
Il est pis de dissimuler son amertume retenue,
Quand ma bouche te souriait, flambait ma peine contenue.
De t'apprendre la vérité mon envoyée était tenue.

406 «Depuis que nous nous connaissons un même et ardent sentiment,
Sache que j'appartiens à toi et je te le dis fermement,
Le confirmant devant les cieux par les termes de ce serment:
Me privant du neuvième ciel, que Dieu me tue si je te mens!

407 «Va et combats les Cathaïens en parcourant leur territoire,
Que Dieu affermisse ton bras, reviens-nous avec la victoire!
Mais que faire si d'ici là je veux t'admirer dans ta gloire?
Donne-moi ton cœur, prends le mien, tel est mon souhait péremptoire!

408 «Je dis: «Sur ton ordre j'aurais subi le feu qui nous calcine,
Mais puisque tu m'as gracié, que ta beauté ne m'assassine,
Désormais tu es ma clarté et le soleil qui me fascine,
Ton lion vaincra l'ennemi, il le prédit, ne vaticine!

409 «Un mortel n'À reçu de don pareil à celui que je touche,
Dieu nous réserve l'imprévu, c'est pourquoi je ne m'effarouche,
Tu m'enveloppes de ton clair, pénétrant en mon cœur farouche,
Je t'appartiendrai jusqu'au jour où la terre clora ma bouche.»

410 «Dessus le livre des serments je jurai et elle jura,
En ces mots elle confirma son attache sans apparat:
«Si en ton absence quelqu'un peut éblouir mon cœur ingrat,
Sans trêve je me redirai: «Dieu me punira, me tuera!»

411 «Nous devisons et conversons, le temps insensiblement fuit,
Nous échangeons de doux propos et nous goûtons à de beaux fruits.
Quand je me lève pour partir, retenir mes pleurs je ne puis.
La lumière de ses rayons enveloppe mon cœur depuis.

412 «Je languissais loin du cristal, de l'émail, du rubis sans faille,
Le monde se renouvela sous l'action des retrouvailles.
Les rayons, venus du soleil, traversent l'éther et m'assaillent
Comment, de l'aimée éloigné, mon cœur de pierre ne défaille?»

 

XVII. DEPART DE TARIEL EN CATHAÏ
ET GRANDE GUERRE

413 «Monté à cheval, l'ordonnai: «Faites sonner buccins et cors!»
Puis-je décrire mes guerriers ébranlés d'un commun accord?
Je partis pour le Cathaï, lion, combattre corps à corps.
Renonçant aux chemins, on dut avancer par des sentiers tors.

414 «Passé la frontière de l'Inde, avant marché sons un jour flou,
Je rencontrai un messager du khan Ramaz, le grand filou.
Il me dit des propos flatteurs pour apaiser un cœur jaloux:
«Comme je vois, vos boucs indiens sont prêts à dévorer nos loups!»

415 «Ramaz m'envoyait un trésor dont on n'évaluait le coût,
Me faisant dire: «Epargne-nous, nous sentons déjà le licou,
Le temps de te prêter serment, se boucler autour de nos cous.
Nos têtes, nos enfants, nos biens nous te livrerons sans un coup.

416 «Nous nous repentons des péchés et battons chemin à rebours,
Pardonne-nous au nom de Dieu, arrête guerriers et tambours,
Ne dévaste pas le pays, nous assumerons les débours,
À ta garde nous livrerons sans coup férir châteaux et bourgs."

417 «Au jugement de mes vizirs je décidai de me remettre.
«Jeune, dirent-ils, à nous, vieux, cette audace tu peux permettre:
L'ennemi est rusé, jadis ses actes nous pûmes connaître,
Evitons d'avoir à pleurer notre massacre par ces traîtres!

418 «Nous te conseillons de partir en emmenant des soldats braves,
Tes guerriers te suivront de près et t'informeront tes esclaves,
S'ils sont francs, qu'ils prêtent serment, tu ne leur feras pas d'entraves,
Mais ils s'insurgent, les félons, que ton courroux les broie et brave!»

419 «J'appréciai de mes vizirs le conseil, l'option prudente,
Je répondis: «Ô roi Ramaz, ta défense en vain tu n'édentes,
Plutôt que de murs et remparts, il s'agit d'union, d'entente,
Je viendrai sans armée chez toi, car ta souplesse est évidente.»

420 «Je choisis trois cents combattants pour me suivre dans mon parcours,
Je laissai les autres sur place et leur adressai ce discours:
«Vous allez marcher dans mes pas, me réservant votre concours,
Soyez près de moi, accourez au premier appel de secours.»

421 «Je marchai trois jours, puis je vis un second messager du khan.
Il m'offrait de nouveaux présents et de nombreux habits clinquants,
IL faisait dire: «Je voudrais te voir, vigoureux, dans mon camp,
D'autres cadeaux t'y attendront, agréables et éloquents.»

422 «L'envoyé reprit: «Prête foi à ce qu'on t'annonce en mon nom,
Je me rendrai au rendez-vous, à te rencontrer nous tenons."
Je répondis: «Dieu m'est témoin, je n'y renonce et ne dis non,
Comme un père et un fils soyons reliés par de doux chaînons."

423 «Je descendis au bord du bois, dans un lieu calme qui me plut,
On y revit des messagers: en un respectueux salut
Ils me remirent un présent—des coursiers m'étant dévolus—
Me disant: «Notre roi attend avec plaisir le bienvoulu."

424 «Ils me dirent: «Le roi t'apprend: J'avance vers toi à mon tour,
Parti de chez moi, je pourrai te rencontrer au point du jour."
Je fis dresser aux messagers de belles tentes de velours,
Je les fis coucher côte à côte, ayant souhaité le bonjour.

425 «Jamais un acte de bonté, semble-t-il, ne sera perdu.
Un messager vint me chercher et me dit d'un air entendu:
«Si grande est ma dette envers vous que mon dévouement vous est dû.
Vous sacrifier, vous trahir me sont agissements indus.

426 «Dans mon enfance j'ai été choyé, élevé par ton père,
Je viens d'apprendre le complot des gens qui contre toi opèrent.
Rosé et cyprès inanimés me seraient vision amère.
J'aimerais t'exposer les faits, daigne m'entendre sans colère.

427 «Sache que ces gens ont ourdi une trahison vile et plate:
Cent mille guerriers en un lieu sont rassemblés à cette date,
Trente mille ailleurs sont cachés, et on t'y convoque à la hâte,
Ne prenant de précautions, du danger imminent tu tâtes.

428 «Par le roi et quelques soldats tu seras dignement reçu,
Mais, te flattant, ils vont passer les cuirasses à ton insu,
L'armée resserrera le cercle au signal de fumée perçu,
Contre un seul mille combattants auront sans doute le dessus.»

429 «Je remercie le messager d'un élan vif et spontané:
«Si je ne péris, tu seras, plus qu'en un rêve, fortuné!
Rejoins tes amis à présent, ils ne doivent rien soupçonner.
Si j'oublie ton noble service, à jamais que je sois damné!»

430 «À personne je n'en parlai, je le pris comme des potins.
Advienne ce qui adviendra, puisque tout conseil est tout un.
Mais j'envoyai des messagers transmettre à mes guerriers lointains:
«Dépêchez-vous de pénétrer dans ce pays ultramontain!»

431 «À l'aube aux messagers j'adresse une harangue et les invite:
«Vous direz à Ramaz: Vers toi à mon tour je marcherai vite.»
Puis je chemine un demi-jour, ne me cache et malheur n'évite:
La Providence nous gérant, vie et mort à son gré gravitent.

432 «Du haut d'un rocher dans le champ monter la poussière observai-je,
je me dis: «C'est le roi Ramaz. Quoiqu'il me réservât un piège,
Ma lance et mon glaive tranchant viendront à bout du sortilège.»
Un plan d'action aux guerriers j'exposai en sage stratège.

433 «Je leur dis: «Frères, ces gens-là ourdissent notre trahison,
Votre bras ne faiblira pas, des traîtres vous aurez raison,
L'âme de qui meurt pour ses rois monte au ciel, digne d'oraison!
Marchons contre les Cathaïens, honorons épées et blasons!"

434 «D'une voix claire et fermement je dis de passer les armures,
Nous mîmes heaumes et hauberts, nos cœurs vers le combat se murent,
J'alignai l'armée, je fonçai et chevauchai à toute allure.
Ce jour mon glaive ne cessa d'occire et susciter murmures.

435 «Nous approchâmes, sur nos corps ils virent briller les cuirasses,
On me rapporta le propos du roi rusé et coriace:
«À présent notre bonne foi est hors doute, mais que sera-ce?
De vous voir armés nous meurtrit, car nous ne tendons de tirasse.»

436 «Je répondis: «Je sais, hélas, ce que contre moi tu ourdis,
Ce que vous avez ruminé ne se fera jamais, pardi!
Ordonne, venez m'attaquer dans les règles, d'un pas hardi,
Je saisis le glaive à mon tour et contre vous je le brandis!»

437 «Quand le messager repartit, la rupture était présumée.
Leur intention s'avéra avec le signal de fumée,
I.'armée sortit de l'embuscade où notre flair l'avait humée,
Ils ne me nuirent, grâce à Dieu, mais la haine fut allumée.

438 «Je pris ma lance, me couvris du casque, ajustant le haubert,
Je m'apprêtai pour le combat, désirant de croiser le fer.
Je fis un bond long d'une toise et j'avançai comme l'éclair,
En face l'armée s'alignait, prête à endurer les revers.

439 «Je m'approchai, en me voyant, ils crièrent à l'insensé,
D'un pas ferme j'allai là-bas où guerriers étaient amassés,
J'en frappai un: le cavalier et son destrier affaissés,
Ma lance brisée, je bénis, mon glaive, qui t'À repassé!

440 «Comme un faucon je m'abattis dans une mêlée de perdrix,
Je cognai deux soldats entre eux, j'entassai guerriers ahuris,
L'assaillant que je rejetai pivota en toupie, meurtri,
Deux colonnes j'exterminai, sous mes coups l'ennemi périt.

441 «Réunis, ils m'ont entouré, et il se fit un grand combat.
Il suffit que je touche un preux, ruisselant de sang il s'abat.
J'en fendis un: comme un bissac sur son cheval il retomba.
Je tiens l'adversaire en respect, on me fuit dans un branle-bas.

442 «De la colline, vers le soir, on entendit leur éclaireur:
«Retirez-vous sans plus tarder, le ciel nous montre sa fureur,
Une poussière monte en trombe, elle nous emplit de terreur,
Ces innombrables cavaliers semblent être nos massacreurs.»

443 «Les guerriers laissés en retrait me suivirent comme un essaim,
Ils avaient avancé de nuit, en avant appris mon dessein.
Les voici débordant le champ, les monts alentour en sont ceints.
Ils paraissent battant tambour, faisant résonner le buccin.

444 «À leur vue l'ennemi s'enfuit, nos cris de guerre le harcèlent,
L'arme au poing, nous passons le champ, du combat jaillit l'étincelle,
Je croise l'arme avec Ramaz, je le fais tomber de la selle,
On fait prisonnier l'ennemi, sans tuer la victoire on scelle.

445 «L'arrière-garde rattrapa les fuyards et les déserteurs,
Ils furent saisis, jetés bas, humiliés par les vainqueurs,
Après une nuit sans sommeil, ils eurent leur part de malheur,
Même ceux qui n'étaient blessés poussaient des sanglots de douleur.

446 «Puis pour souffler nous sautons bas sur le champ fumant de bataille.
Un glaive m'effleura le bras, en y laissant comme une entaille.
Les guerriers viennent m'admirer, et de louanges ils m'assaillent,
Les mots leur manquent à ces fins, ils n'en trouvent guère qui vaillent.

447 «Des honneurs qu'on me témoigna un homme en aurait eu assez,
Les uns me bénissaient de loin, d'autres venaient pour m'embrasser.
Mes magnanimes précepteurs versèrent des pleurs amassés,
Etonnés, ils virent les corps que je pourfendis, terrassai.

448 «Mes guerriers de par le pays s'en furent lever le tribut,
Ils rentrèrent les bras chargés, puis chacun s'égaya et but,
]e permis de verser le sang et le vallon en tut imbu.
On m'ouvrait les portes des bourgs, sans combat j'atteignais mon but.

449 «Je dis à Ramaz: «J'ai appris ton projet vil et subversif,
Essaye de te disculper maintenant que tu es captif,
Ne fortifie pas de châteaux, remets-moi tes torts défensifs,
Sinon pourrais-je pardonner un obstiné et un fautif?»

450 «Ramaz dit: «Me voici réduit. Daigne ma peine mitiger.
Permets-moi d'envoyer un grand d'expresse mission chargé,
À se rendre les châtelains il saura, crois-moi, engager,
Entre tes mains, sans différer, je déposerai ce que j'ai!»

451 «Je lui donnai un de ses grands et des guerriers pour l'escorter,
Ils ramenèrent devant moi les châtelains déconcertés,
Ils durent me rendre leurs forts, la guerre fut à regretter,
J'eus un butin incomparable en richesse et en quantité.

452 «J'éperonnai mon destrier et fis le tour du Cathaï:
Sans fraude on m'apporta les clefs de trésors qui m'ont ébahi,
Je rendis les gens au foyer: «Vivez sans peur, sans être haïs,
Mon soleil ne vous À brûlés, mon feu ne vous À envahis.»

453 «Tour à tour j'ai examiné de près des trésors fabuleux,
De vouloir les énumérer serait vain et fastidieux,
Un voile étonnant, merveilleux j'ai pu admirer en un lieu,
Si seulement tu l'avais vu, tu n'en aurais pas cru tes yeux!

454 Je n'ai pu identifier ni le travail ni le tissu,
J'eus beau le montrer, on y vit un miracle par Dieu conçu,
La trame n'en transparaissait ni en dessous ni au-dessus,
On l'eût dit forgé dans le feu, d'une forge insolite issu!

455 Je réservai cette merveille à mon soleil éblouissant,
Je mis de côté pour le roi de rares joyaux ravissants,
J'en chargeai mulets et chameaux, au jarret ferme, dix fois cent,
Je lui signalai, par ailleurs, le dénouement des faits récents.»

 

XVIII. TARIEL ADRESSE UN MESSAGE
AU ROI DES INDES ET REVIENT VICTORIEUX

456 «Je lui écrivis: «Ô mon roi, votre destin n'est pas bâtard!
Les Cathaïens m'ayant trompé, de dégâts ils eurent leur part,
C'est aussi la raison pourquoi je vous en informe si tard,
J'ai captivé leur souverain, je le conduis vers vos remparts.»

457 «Le Cathaï pacifié, ce pays dépendant je quitte.
Mon roi, pensai-je, par mes soins de nombreux trésors vous acquîtes.»
Je prends des buffles: les chameaux seuls du chargement ne s'acquittent.
Je conquis la gloire et l'honneur, ainsi de mes vœux je suis quitte.

458 «Je rentrai ramenant le roi de Cathaï rendu captif.
En Inde je fus accueilli par mon précepteur attentif,
Je ne saurais te répéter, sans rougir, ses mots laudatifs!
À ma blessure il appliqua baume et pansement adhésif.

459 «Dans l'attente du roi le camp de tentes se couvre et voici
Que le monarque y vient, me parle, à ma vue il se radoucit.
Le roi nous convie au festin, oubliant chagrins et soucis,
IL me regarde tendrement auprès de sa personne assis.

460 «En tête se passe la nuit, chacun s'ébaudit et jubile.
Le matin nous quittons le camp et faisons notre entrée en ville.
Le roi ordonne: «Rassemblez mes guerriers braves et habiles,
Menez céans le Cathaïen, des prisonniers la suite vile!»

461 «Je conduisis le roi Ramaz devant ses rayons en faisceau,
D'un œil tendre le roi le vil, comme un nourrisson au berceau,
Il traita le traître à l'égal de ses véridiques vassaux.
D'un homme de cœur et d'honneur c'est là l'inimitable sceau!

462 «Hospitalier et chaleureux il se montra au Cathaïen,
Il eut avec le roi captif un courtois, seyant entretien.
À l'aube on m'appela, le roi me dit sa parole de bien:
«Apprends-moi, peux-tu pardonner ses torts à l'ennemi ancien?"

463 «Je lui répondis: «Puisque Dieu pardonne aux hommes leurs péchés,
Soyez clément pour celui qui ses forces vives À gâché."
Il dit à Ramaz: «Sache donc, absout je vais te relâcher,
Mais je ne dois pas te revoir d'un forfait nouveau entaché!»

464 «Cent fois cent drachmes de tribut versera l'ennemi hautain,
Diverses soies il fournira, du fin brocart et du satin.
Puis on vêtit le roi Ramaz, ses courtisans hier mutins,
Graciés on les renvoya, point de rancune on ne leur tint.

465.«Le Cathaïen sut gré au roi, s'inclina dans un bas salut,
Disant: «Dieu me fait repentir, jetant sur moi Son dévolu,
Tue-moi si je pèche à nouveau, prive mon âme du salut!»
Puis il repartit, emmenant ses notables, sans tarder plus.

466«À l'aube de la part du roi on apporta un ordre à moi:
«De notre séparation viennent de s'écouler trois mois,
De flèche je n'ai décoché ni goûté volaille ou chamois,
Allons chasser, si tu n'es las et si d'un cœur dispos tu m'ois.»

467 «Arrivé au palais je vis dans la cour grouiller des guépards,
Les faucons emplissaient la place et vous fixaient de toutes parts,
Le roi rayonnait en soleil et était prêt pour le départ.
Il se réjouit de me voir, sur mes traits le bel air épars.

468 «IL dit à sa femme en secret, de sorte que je ne l'entende:
«Tariel, de guerre rentré, est à la vue comme une offrande,
Ses rayons éclairent les cœurs et la nuit opaque pourfendent.
Fais, je t'en prie, sans différer ce qu'à présent je te demande.

469 «De ce que sans toi j'ai conçu ma suggestion te renseigne,
Puisque nous avons de concert destiné notre fille au règne,
Que chacun voit l'arbre d'Eden et de sa beauté qu'il s'imprègne!
Soyez au palais toutes deux, qu'en vos couleurs ma joie se teigne!»

470 «Nous avons chassé dans les champs, au pied du mont, dans le vallon,
Chiens de chasse nous secondant, nombreux éperviers et faucons.
Nous ne tardâmes à rentrer, empruntant un chemin pas long,
Nous n'avons même pas joué, comme d'habitude, au ballon.

471 «Je parus en robe à festons. Les chemins, les rues, les terrasses
Regorgeaient de gens. Il n'y eut de citadins qui se terrassent.
Ma rosé ne connaissait plus de larmes qui sur elle errassent.
Mes admirateurs sont pâmés: la vue du vainqueur les terrasse.

472 «Rare trophée du Cathaï, me sied un voile ou une écharpe.
Pendant que j'avance, me suit des regards le tir qui me frappe.
Avec le roi j'entre au palais: ni soupir ni mots ne m'échappent;
Mais la vue des joues de soleil me fait tressaillir et ni écharpe.

473 «Je vois mon soleil revêtu d'une robe d'un pâle orange,
Derrière elle en groupes serrés une armée d'eunuques se range,
Rues, maisons, la ville en entier s'emplissent de clarté étrange.
Perles et coraux jumelés la rosé découvre ou engrange.

474 «J'avais en écharpe le bras que le coup ennemi blessa.
La reine se leva du siège, au-devant de moi s'avança,
Elle m'accueillit comme un fils, sur les joues-rosés m'embrassa,
Me disant: «Il n'est d'ennemi qui devant toi ne s'abaissât.»

475 «Les souverains comblent mes vœux près d'eux à table m'asseyant,
En face de moi le soleil éclaire mon cœur défaillant.
Nous nous regardons en secret dans un silence bienséant,
Quand j'en détourne le regard, la vie ne m'est plus que néant.

476 «Le festin était abondant à l'image de leur puissance,
Un œil humain n'a jamais vu de semblable réjouissance E
La coupe en turquoise ou rubis offrait sa précieuse essence.
Le roi garda ivrogne et sobre et ne toléra point d'absences.

477 «J'accède à la félicité renaissante quoi que l'on fasse,
En feu j'admire mon soleil quand même il s'éclipse ou s'efface.
Je préserve mon cœur dément des gens et de leurs volte-face.
Ô suprême félicité de mirer l'amour face à face!

478 «Silence!» dit-on aux jongleurs, et cessèrent leurs chants aimables.
Les souverains me dirent: «Fils, Tariel, joie inénarrable!
Notre victoire nous émeut, et nos ennemis elle accable,
Les gens se vantent d'avoir vu le triomphateur dont on hâble.

479 «À renouveler tes habits comment de sang-froid nous résoudre
Lorsque le combat acharné les illumine de ses foudres?
Accepte de nous cent trésors, que d'or ton parcours ils saupoudrent!
Sans fausse honte et à ton goût des habits tu te feras coudre."

480 «De ces cent trésors octroyés on me présenta les cent clefs,
Je bénis mes hauts bienfaiteurs et je les saluai, comblé,
Puis tous deux—soleils des soleils—ont les caresses redoublés.
Puis-je énumérer les présents offerts aux combattants zélés?

481 «Le roi se rassoit, rebondit la joie que le chant véhicule,
Le banquet se poursuit, le luth et la lyre des airs modulent.
La reine s'éloigne à l'instant où le jour cède au crépuscule.
Jusqu'aux frontières du sommeil nous festoyons en noctambules.

482 «Nous nous séparons à la fin, ne pouvant plus vider les coupes.
J'entre dans ma chambre à coucher navré, mon souffle s'entrecoupe,
Captif, je ne peux apaiser le feu qui me ronge et m'éhoupe,
Je la revois, sa vision dans le jour naissant se découpe.»

 

XIX. LETTRE DE NESTANE-DAREDJANE
À SON BIEN-AIMÉ

483 «Mon serf apparaît devant moi et, baissant la voix, il me mande
«La dame au visage voilé à vous entretenir demande.»
J'imagine, le cœur battant, celle vers qui mes pensées tendent.
Les pas précipités d'Asmath mes tourments, mon souffle suspendent.

484 «J'accueille en Asmath l'envoyée de celle qui régit mes heures,
Je l'empêche de s'incliner, d'un baiser d'ami je l'effleure,
Je la conduis jusqu'au divan, auprès d'elle assis je demeure.
Je l'interroge: «Le cyprès À-t-il regagné sa demeure?

485 «Parle-moi d'elle seulement, parle-moi à satiété!»
Elle me répond: «Sans flatter, je te dirai la vérité.
Vous vous êtes vus aujourd'hui, confirmant vos affinités.
Elle te destine à nouveau des paroles d'aménité.»

486 «De l'astre éclairant l'univers Asmath me remit le message.
J'y lus: «Je viens de contempler le pur rubis de ton visage,
Combattant, brave cavalier, tu es de la beauté l'image,
Ce n'est pas sur un propos vain que mes pleurs te rendent hommage.

487 «Quoique pour te glorifier mon Dieu la parole m'octroie,
En ton absence me pâmant, je ne puis te louer sans toi,
Le jais reluit et, au verger, la rosé pour son lion croît;
Je jure de n'être qu'à toi sur ton soleil et sur ma foi!

488 «Tu ne te morfonds pas en vain, versant de larmes le torrent,
Eloigne de toi le malheur, je ne veux plus te voir pleurant!
Nos admirateurs respectifs entre eux ne sont point tolérants,
Fais de ton voile un voile à moi, vidant ainsi leur différend.

489 «Offre-moi en présent d'amour ce voile qui tantôt t'allait,
Tu seras content de revoir sur ton amante ton reflet.
À ton tour, si tu tiens à moi, mets au poignet mon bracelet,
Soit-il de cette unique nuit l'impérissable feu follet!»

 

XX. TARIEL PLEURE ET DÉFAILLE

490 Son malheur croissant mille fois, Tariel pleure comme un fauve,
Il dit: «Elle l'avait porté jadis au poignet, saine et sauve!»
Il prend en main le bracelet, don de rosé, pas de guimauve,
Le porte aux lèvres, défaillant, son âme vers les morts se sauve.

491 Comme un mort au seuil de la tombe, il gît sans force et mal en point,
Sur sa poitrine à deux endroits on voit la trace de son poing.
Le long des joues griffées d'Asmath le cours des pleurs ne cesse point,
Elle verse de l'eau au preux et lui apporte son appoint.

492 Avtandil poussa un soupir voyant le preux inanimé,
Asmath gémissait et perçait les pierres de pleurs comprimés.
Enfin l'eau éteignit le feu, le chevalier dit ranimé:
«Je vis, me laissant sur mon sang par le monde à nouveau dîmer!»

493 Livide et le regard hagard, il se soulève l'air souffrant,
Sa rosé blanchit et devient aussi pâle que le safran,
Longtemps il se tait sans rien voir, dans sa tourmente s'engouffrant,
Il regrette de n'être mort, du lien terrestre il n'est franc.

494 Il dit à Avtandil: «Malgré que je sois saisi de folie,
Apprends l'histoire de l'aimée et de ma vie ensevelie.
Tu n'as pu rencontrer ma joie, celle dont le sort me spolie.
Je m'étonne de rester sauf quand à la vie rien ne me lie!

495 «J'eus plaisir à revoir Asmath aussi fidèle qu'une sœur,
Je lus la lettre, je devins du bracelet le possesseur.
Je le passai, puis j'enlevai l'œuvre de l'habile tisseur,
Ce voile qui couvrait mon chef d'une étoffe sans épaisseur.»

 



Traduit du Géorgien, préfacé et commenté par Gaston Bouatchidzé
Traduction revue par MM. Philippe Dumaine et Bernard Outtier.
Présentation d’Alexandre Youlikov et Besiki Sisaouri.