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Chota Roustavéli
Le chevalier a la peau de panthère

 

PROLOGUE

1 Celui qui créa l'Univers par Sa puissante volonté,
Insufflant aux êtres, des deux, l'esprit divin et la bonté,
Nous donna le monde aux couleurs multipliées à volonté.
De Lui détient tout souverain son image et sa royauté.

2 À Ton image, unique Dieu, en toutes choses l'on s'attend,
Accorde Ta protection afin de bafouer Satan,
Initie-moi au fol amour qui de mortels enlaça tant,
Soulage-moi de mes péchés que l'au-delà n'efface à temps.

3 Guerrier au sabre et bouclier, lion vaillant, soleil ou ange,
Gardant Tamar aux joues-rubis, cheveux-torrent de jais où nage
Le regard indiscret, comment oser élever ta louange?
Te contempler, c'est accéder aux joies sereines sans nuages.

4 Louons Tamar la souveraine et reine de mes pleurs sanglants,
Humble chantre non maladroit. j'ai dit sa beauté me cinglant,
Mon encre fut un lac de jais et ma plume un roseau pliant,
Fais donc justice, javelot, du cœur de l'entendeur si lent!

5 En son honneur on m'ordonna de composer ce doux poème,
De louer cheveux et sourcils, cils indociles, lèvres-gemmes,
Rangée cristalline de dents, perles serrées, d'attrait suprême.
Un étau flexible de plomb brise la pierre la plus ferme.

6 Pour porter ma parole au loin, du cœur et de l'art secondée,
Ô, force par Toi octroyée, ô, raison par Toi fécondée,
Daignez évoquer Tariel, beauté du ciel et de l'ondée,
Trois astres lies, trois héros, fidèle amitié insondée.

7 Venez verser pour Tariel des flots jamais sèches de larmes.
Quel est le mortel qu'épargna la froide lance de ses charmes?
Moi, Roustvéli, je viens rimer, le cœur pour lui percé de l'arme,
Ce récit ancien, depuis, en perles sonnant son alarme.

8 Moi, Roustvéli, j'ai assumé ce que notre métier comporte,
Pour elle mort, je sers pourtant celle qui conduit les cohortes.
Je défaillis, pour les midjnours, point de baume d'aucune sorte,
J'implore guérison, sinon à être enseveli j'exhorte.

9 La présente histoire persane en géorgien fut transposée,
Perle solitaire, avec soins de mains en mains redéposée,
Je l'ai trouvée, redite en vers, j'y ai mon âme déposé.
La ravisseuse de mes sens dira: l'a-t-elle indisposée?

10 Mes yeux, a sa vue aveuglés, rêvent de revoir la fautive,
Mon cœur épris à travers champs prend une course intempestive.
Si elle délivrait l'esprit, ne brûlant que ma chair rétive?
En son honneur peindraient des vers teints aux trois couleurs électives.

11 Que chacun suive son destin, du sort échu qu'il se contente,
Le travailleur en travaillant, le guerrier en quittant la tente,
Le midjnour faisant de l'amour la plus délicieuse attente,
Ni décrié ni décriant, du gai savoir la joie le tente.

12 La poésie depuis toujours est l'occupation du sage,
Divine, à divin entendeur offrant un sublime partage,
Dans son commerce trouvera l'homme de bien son avantage,
Un long propos se dit en bref, du chaïri c'est l'apanage.

13 Course effrénée et long parcours mettent le coursier à l'épreuve,
De la maîtrise d'un joueur l'envoi de la balle est la preuve,
De même, un poète inspiré à un long poème s'abreuve,
Pour peu qu'un vers vienne à manquer, il ne va pas suspendre l'œuvre.

14 C'est là qu'il faut voir le rimeur, l'art qu'il déploie au chaïri:
Langue donnée au chat et vers caduc au point que chat y rit
Font sourde oreille au géorgien, le flot de mots soudain tarit,
Mais ajustant alors sa lyre, il doit relever le pari.

15 Poète n'a pour nom celui qui dit parfois un vers ou deux,
Jalouse les vrais créateurs, à tort se place à côté d'eux,
Bâclant un vers par-ci, par-là, inanimé et hasardeux;
«Mon trait saillant est hors de pair», affirme cet âne ombrageux.

16 D'autres auteurs au souffle court font aussi partie de ce chœur,
N'atteignant la perfection et ne pouvant toucher les cœurs.
Manquant le farouche animal, tel jeune chasseur sans rancœur
Endossera pareillement menu gibier, souris moqueurs.

17 À la chanson et au banquet le troisième genre s'apprête,
À jouer des tours aux amis, à plaisanter, conter fleurettes,
Vous y trouvez de l'agrément lorsque la clarté vous en prête.
Un poète n'est pas celui qu'une longue tirade arrête.

18 Un poète doit se garder de gaspiller des mots sans âme,
De son éclat le serviteur, seule il courtisera sa dame,
À son service apportera son art, son hommage, sa lame,
La musique de son propos, sans espoir de retour—sa flamme.

19 Apprenez mon cas à présent: ma belle j'ai chantée et chante,
Sans fausse honte, j'en suis fier, mon obligation m'enchante,
Elle est ma vie, en cruauté passant la panthère méchante,
Dans le secret de mes écrits son nom dissimulé me hante.

20 Je glorifie l'amour premier qui est de nature céleste,
Difficile à interpréter, intraduisible en langue leste,
Germe secret, mystérieux, il nous élève et nous déleste,
Le tente l'amant patient quand l'existence le moleste.

21 Renfermant son essence en soi, cet amour défie la raison,
La langue s'émoussant en vain, lasse de ses péroraisons;
J'ai dit les chemins de la chair, j'en entrevis la floraison,
Imite l'amour élevé non le rut, mais la déraison.

22 Le mot arabe de «midjnour» désigne «le fou», «le dément»,
Il se démène de dépit: amour entendement dément.
Les uns fatigués d'un long vol, frôlent de près le Dieu clément.
D'autres se contentent de moins: beauté facile est leur aimant.

23 Le midjnour se doit d'être beau, égalant la beauté solaire,
Sage, fortuné, généreux, jeune et disponible pour plaire
Et puis tolérant, éloquent, vainqueur des preux qui sur sol errent.
Mais sans tout cela, un midjnour n'a pas de morale exemplaire.

24 De rude, difficile accès, l'amour est d'un genre sublime,
Le sentiment ou la débauche élève son homme ou l'abîme,
Amour est un, licence est autre, entre eux s'étend un grand abîme.
De les confondre gardez-vous, croyez-en mon conseil ultime.

25 Un amant doit être constant, non dévoyé, vil et coureur,
Éloigné de sa bien-aimée, il se lamente en sa douleur,
Son cœur à la seule attaché, lui vouant toute son ardeur.
Je hais une attache sans cœur, les embrassades, la langueur.

26 Un midjnour ne doit désigner ces ébats du nom de l'amour,
Désirant celle-ci, puis l'autre et les consolant tour à tour,
Pareil aux jouvenceaux légers, volant au plaisir chaque jour.
Qui ne cède aux tentations, celui-là est un bon midjnour.

27 Un amant refoule, avant tout, et dissimule sa tourmente,
Cherche partout à s'isoler et n'oublie jamais son amante,
Se meurt au loin, languit au loin, au loin s'émeut et se lamente,
Affable, déférent, pour lui du pardon l'amour s'alimente,

28 Il se doit de ne dévoiler devant personne son élan,
De ne médire de sa belle et de ne paraître dolent,
De ne manifester l'amour, se maîtrisant, se consolant,
Acceptant maux et feu, joyeux, et tel au festin s'en allant.

29 À part un fou, qui se fiera au midjnour dévoilant qui l'aime?
Quel en est le profit, sinon de nuire à elle et à soi-même?
Comment louer en médisant, n'est-ce pas là un faux dilemme?
Pourquoi blesser un cœur aimant, voir sa belle de courroux blême?

30 Je m'étonne quand un amant feint la passion amoureuse:
Pourquoi s'obstiner à noircir sa bien-aimée meurtrie, honteuse?
Qu'il méprise» s'il n'aime pas, sans calomnie avant-coureuse!
L'homme méchant prise surtout une parole vénéneuse.

31 Si l'amant pleure son amante, on compatit à sa souffrance,
La solitude au midjnour sied, lui sera comptée comme errance,
Le souvenir de son amie éloigne seul l'irrévérence,
Auprès des autres le midjnour cache l'amour de préférence.

 

I. HISTOIRE DE ROSTEVAN,
ROI DES ARABES

32 En Arabie était un roi heureux de par Dieu, Rostévan,
Grand, généreux, condescendant, aux nombreux chevaliers servants
Juste, clément, compréhensif, à la fois sage et bon vivant,
Lui-même guerrier sans pareil, interlocuteur captivant.

33 Le roi n'a guère d'héritier, mis à part une fille unique,
Astre, elle éclaire l'univers, avec les soleils communique;
À sa vue on perd la raison, l'âme et puis le cœur impudique.
Un sage au verbe foisonnant trouvera sa juste réplique.

34 Son prénom est à retenir: elle s'appelle Tinatine!
Le soleil s'éclipse devant sa naissante beauté mutine.
Le roi convia ses vizirs, calme, dispos, il leur destine,
Les asseyant à ses côtés, sa douce parole argentine.

35 Il dit: «Sur un point délicat je veux avoir votre conseil:
De la rosé à peine flétrie on ne perçoit plus le vermeil,
Une autre fleur tout aussitôt au beau jardin prend son éveil:
Pour nous le soleil est couché, la nuit se lève sans réveil.

36 «Je vieillis, de l'âge avancé le mal incurable m'atteint,
Le monde est ainsi, je mourrai aujourd'hui ou demain matin;
Quelle est la clarté que déjà l'ombre crépusculaire étreint?
Ma fille au trône montera, le soleil enviera son teint.»

37 Les vizirs de lui rétorquer: «Sire, pourquoi parler vieillesse?
Rosé déclose ne s'en va, on la sert, point ne la délaisse:
Son parfum, sa vive couleur surpassent tout par leur noblesse.
À la lune au déclin vit-on l'étoile reprocher faiblesse?

38 «Sire, ne dites pas ainsi, votre rosé n'est pas fanée,
Autrement justes, vos erreurs ne se sont jamais pavanées;
Mais les visées de votre cœur ne sauraient être profanées:
Soit la dompteuse du soleil au trône pour bien des années!

39 «Quoique femme, Dieu la désigne au pouvoir depuis la mamelle,
Elle sait régner, son esprit juge une cause et la démêle,
Comme le soleil, sa présence octroie à nos désirs flamme, ailes,
Les lionceaux naissent égaux de nature mâle ou femelle.»

40 Le jeune Avtandil est spaspeth et fils de l'amir-spassalar,
Cyprès élancé, du soleil et de la lune il a les dards,
Encore imberbe, du cristal il est la lumineuse part;
L'armée des cils de Tinatine occit le preux, le rend hagard.

41 Au fond du cœur dissimulé, il porte un amour indicible,
L'éloignement brouille sa vue et pâlit la rosé sensible;
Présente, son aimée le brûle et ce mal est irréversible.
Pitié pour l'homme dont le cœur au tir de l'amour sert de cible!

42 Quand le roi ordonne l'accès de sa fille à l'étât de reine,
La joie s'empare d'Avtandil, les feux contenus le reprennent;
Il se dit: «Je verrai souvent ma cristalline souveraine,
Serait-ce un remède à mon mal qui ma pâleur enfin refrène?»

43 Le peuple d'Arabie apprend la volonté du grand monarque:
«Ma Tinatine désormais de l'Etat gouverne la barque.
Je l'ai voulu. Que son soleil chasse les ténèbres opaques!
Voyez la magnanimité dont le sceau sublime la marque!»

44 De partout les nobles seigneurs à l'appel affluent sans encombre:
Visage solaire, Avtandil, spaspeth des milliers, est du nombre,
Aux côtés du roi son vizir Sograte se meut comme une ombre.
Qui voit le trône reconnaît: «Devant lui toute splendeur sombre.»

45 Tinatine au bras de son père avance et répand la clarté,
Le roi l'assoit et de sa main la couronne, plein de fierté,
Remet le sceptre et la revêt d'habits que reine doit porter.
La femme au regard pénétrant ensoleille les invités.

46 Le roi et l'armée en retrait, rendant un solennel hommage,
L'ont bénie et intronisée; elle reçut divers messages;
Le son des cymbales, du cor agréait à l'ouïe des sages.
Abaissant l'aile de corbeau, elle offre aux larmes son visage.

47 Du trône paternel indigne elle se croit, le son s'en joue,
Les sanglots l'étouffent, s'emplit de larmes le rosier des joues;
Le roi dit: «Tout père en l'enfant renaît et le néant déjoue,
Le feu qui me rongeait s'apaise, à nouveau l'espérance joue.»

48 Il ordonna: «Ne pleure pas, prête l'oreille à mon récit:
Ma fille, reine d'Arabie avec mon accord te voici,
De ce royaume désormais on te confiera les soucis,
Sois sage, sereine, tranquille, évite de froncer sourcil!

49 «Sur la rosé et sur le fumier le soleil impartial roule,
Sois égale sans te lasser, humbles et grands viendront en foule:
Préserve la fidélité et les rébellions refoule.
Donne largement, en son sein la mer reçoit l'eau et l'écoule.

50 «Le roi et l'octroi, le cyprès et l'Eden se sont confondus;
À son souverain généreux un traître obéit, confondu;
Boire et manger nous font du bien, à quoi sert l'or non répandu?
Ce que tu donnes t'appartient, ce que tu détiens est perdu!»

51 La fille écoute sagement tandis que le père devise,
Prêtant une oreille attentive, elle est patiente et soumise;
Le roi s'adonne au vin, au chant, les joies de la table le grisent;
La reine éclipse le soleil, mais le soleil tinatinise.

52 Elle appela son précepteur, dévoué et fidèle à celle
Qui lui ordonne: «Apporte-moi les richesses que tu recèles,
Tout mon héritage royal en or, rubis ou rubacelles.»
On l'apporta. Elle donna, sans garder la moindre parcelle.

53 Elle distribue ce jour-ci les biens reçus dès son jeune âge,
Comblant le vilain et le grand, éblouissant son entourage.
Puis elle dit: «Ainsi je suis le conseil paternel et sage,
Qu'on ne s'avise de cacher ni le trésor ni l'héritage.»

54 Elle ordonna: «Allez ouvrir autant que j'ai de coffres-forts!
Ecuyer, amenez ici troupeaux, destriers au prix d'or!»
On amena. Elle donna largement, sans faire de tort.
Tel guerrier prit plus de bijoux qu'un pirate monté à bord.

55 On s'empare de ses trésors comme du bien des Turcs infâmes;
Le coursier arabe s'ébat: choyé, la chevauchée l'affame;
La reine, en tempête du ciel, balaye ce qui la diffame,
Mains vides ne la quittera aucun convié, homme ou femme.

56 Un jour s'est écoulé: fruits, vins se succédèrent au festin,
La multitude des guerriers buvait, bénissant le destin;
La tête du roi s'inclina, on s'aperçut de son chagrin.
«À savoir quel est son ennui?» se demandaient ses paladins,

57 De l'éclat solaire Avtandil resplendit en son bel arroi,
Assis en tête est le spaspeth, tel un tigre, un lion adroit,
Sograte, le vizir âgé, siégeant à côté de bon droit.
Ils disent: «Quel est le chagrin qui alourdit le cœur du roi?»

58 Ils disent: «Le roi a plongé soudain dans de noires pensées.
Tandis qu'à ce joyeux festin la gaîté seule est dispensée.»
Avtandil dit: «Seigneur Sograte, ouvrons une plaie mal pansée,
Évoquons en termes plaisants sa quiétude menacée.»

59 Sograte et le svelte Avtandil de concert se lèvent enfin,
Emplissent chacun une coupe exhalant un exquis parfum.
S'agenouillant devant le roi, aux lèvres un souris non feint,
Alors le vizir éloquent en douce approche de ses fins.

60 «Te voilà attristé, ô roi, se tait ton rire étincelant.
Tu as raison! Votre trésor s'évanouit de but en blanc,
Ta fille prodigue son bien, autant en emporte un milan,
Si tu ne l'avais couronnée, il y en aurait pour mille ans.»

61 Ayant entendu ce propos, le roi sourit et le regarde
Tout étonné: qui ose ainsi parler de ce qui le regarde?
«Merci de ta sincérité, que Dieu te préserve et te garde,
Mais qui pour avare me prend, ment de son gré ou par mégarde.

62 «Ceci ne me pèse, vizir, mais voici ce qui me tourmente:
L'âge me talonne, j'ai bu les jours de l'aube tant clémente
Sans voir dans mon vaste pays une âme fidèle et aimante
Qui de moi apprendrait les us d'une bravoure véhémente.

63 «Élevée dans les menus soins, je n'ai qu'une fille ici-bas;
Dieu ne m'a pas donné de fils, et je me résigne tout bas:
Point de tir à l'arc, point de jeu à la balle ou de fols ébats;
Seul Avtandil que j'ai formé marche plus ou moins dans mes pas.»

64 Le chevalier altier entend les propos du roi; déférend,
Il sourit, la tête inclinée, et le souris plus beau le rend,
La blanche lueur de ses dents par les vaux verdoyants s'étend.
Le roi demande: «Es-tu froissé? Quelque chose en moi te surprend?»

65 Puis: «Par ma foi, pourquoi ris-tu? Pourquoi m'adresses-tu ce blâme?»
Le preux hasarde: «J'avouerai mon mouvement du fond de l'âme,
Mais promets-moi qu'à cet aveu soudain ta fureur ne s'enflamme,
Que l'on ne juge impertinent qu'ainsi ton repos nous troublâmes.»

66 Le roi dit: «Venant de ta part, un propos ne peut me blesser!»
Sur Tinatine il jure alors, le soleil en est surpassé.
Avtandil dit: «Je parlerai sans redouter de t'offenser:
Ne vante pas, ô roi, ton tir, un propos doux est plus sensé.

67 «Poussière à vos pieds, Avtandil n'est pas un moins habile archer,
Parions, prenons à témoin les preux qui vous sont attachés;
Parole donnée, on la dent, rien ne peut nous en détacher.
Désormais à l'arc de parler et à la flèche de trancher!»

68 «De m'avoir lancé ce défi tu auras à te repentir.
Soit! Nous allons nous mesurer, mais sans nous en dédire, au tir.
Prenons à témoin les guerriers qui sauront nos coups répartir.
On entendra par monts et vaux le nom du vainqueur retentir.»

69 Le débat est clos. Avtandil observe une pause discrète.
Riant, folâtrant, plaisantant, avec prévenance ils se traitent.
Bientôt on arrête l'enjeu, et la solution est prête:
«Le vaincu se résignera à marcher trois longs jours nu-tête!»

70 Le roi ordonna aux chasseurs: «Parcourez les bois et les champs,
Dépistez partout le gibier, je l'aime abondant, alléchant.»
On lance l'appel aux guerriers: «Soyez équipés sur-le-champ.»
Ainsi s'achève le banquet, cessent la gaîté et les chants.

 

II. LE ROI ROSTÉVAN
ET AVTANDIL À LA CHASSE

71 Au point du jour se présenta le lis élancé et subtil,
Corps d'écarlate revêtu, traits de cristal et de rubis,
Un camail d'or le protégeait et lui seyait le fourreau bis.
Le cavalier héla le roi, et le blanc destrier bondit.

72 Le roi enfourche le cheval, tous deux se rendent à la chasse,
Les rabatteurs cernent le val et, tel un joyau, ils l'enchassent,
Couverts d'un joyeux brouhaha, les champs de guerriers s'empanachent
Les flèches, selon le pari, criblent les cibles, se pourchassent.

73 Aux écuyers on ordonna: «Vous serez douze à notre suite,
Nous offrant flèche ou arc tendu, soyez attentifs et tacites,
Comparez le nombre de tirs, évaluez les réussites.»
Le gibier commence à paraître autour du champ, à ses limites.

74 Le gibier en troupe surgit, aussi varié que nombreux:
La chèvre, l'onagre, le cerf, le chamois au saut périlleux.
L'avance des maîtres et serfs forme un spectacle merveilleux!
Voici la flèche et voici l'arc, servis par deux bras vigoureux.

75 Puis la poussière du galop ravit au soleil ses rayons.
Le tir abat les animaux, le sang arrose les sillons,
Près du seigneur le serf se dit: «À servir les flèches veillons.»
Sans faire un pas, la bête tombe au milieu de ce tourbillon.

76 On franchit en trombe le champ, traquant une troupe de daims,
Le gibier fut exterminé, Dieu courroucé d'un tel dédain.
Le sang versé teignit les champs, et la terre en rougit soudain.
On s'écrie, voyant Avtandil: «C'est le cyprès, arbre d'Eden!»

77 Le vallon ainsi traversé, on assista au rembucher:
Un cours d'eau limite le champ, au bord de l'eau sont des rochers,
Le gibier entre en la forêt où l'on ne saurait chevaucher.
Dispos et las, les deux rivaux ont alors brides relâché.

78 Aussitôt: «C'est moi le meilleur» se lancèrent-ils en riant.
Ils s'égayaient et folâtraient, en amis se contrariant.
Survinrent les serfs, et le roi les interpela, confiant:
«Annoncez-nous la vérité, exemptez-nous de faux-fuyants.»

79 Les serfs: «Voici la vérité, pourvu qu'elle ne te déplaise:
Te comparer à ton vassal, nous met, ô roi, fort mal à l'aise.
À toi de nous exécuter si notre franchise te lèse...
Le gibier par lui abattu fut rivé sur la terre glaise.

80 «Le gibier tué par vous deux constitue en tout dix fois vingt,
Mais Avtandil a abattu vingt de plus, ainsi il advint:
Parmi ses flèches il n'y eut aucune qu'au but ne parvînt.
Nous dûmes déterrer parfois les vôtres, décochées en vain.»

81 Ce propos à l'ouïe du roi est le chant doux du jeu de table,
La performance du disciple, entre toutes, lui est aimable:
Devant les attraits d'une rosé un rossignol est vulnérable.
Oubliant son chagrin, il rit et se détend, d'humeur affable.

82 Au pied d'un arbre tous les deux vinrent se délasser au frais.
Plus nombreux qu'épis dans un champ, les guerriers à la vue s'offraient.
Douze serfs hardis se tenaient aux aguets comme des orfraies.
On s'ébattit, on contempla l'eau, la lisière, la forêt.

 

III. LE ROI D'ARABIE ENTREVOIT
LE CHEVALIER À LA PEAU DE PANTHÈRE

83 On vit un chevalier étrange assis pleurant au bord de l'eau.
Ce héros au noir palefroi, ce lion déplore son lot,
Et les diamants du harnais entourent l'homme d'un halo.
La rosée du cœur embrasé glace la rosé de son flot.

84 Son corps s'affaisse, hérissé d'une pièce en peau de panthère,
La même peau couvre le chef de ce farouche solitaire;
De sa main ferme un fouet forgé, plus gros qu'un bras, descend à terre.
Qui le voit veut à l'infini admirer ce spectacle austère.

85 Un serf avance vers le preux au cœur brisé, le feu au sang,
Pleurant tête basse, abîmé, au regard éteint et absent.
Sur les cils de jais le cristal des larmes pleut, se déversant.
Près du chevalier, interdit, le serf se résigne, impuissant.

86 Le serf n'ose prononcer mot, saisi soudain d'un grand effroi.
Longtemps il contemple, étonné, puis sa timidité décroît,
Reprenant cœur, il prie le preux de se rendre au-devant du roi,
Mais l'autre pleure et n'entend rien, submergé par son désarroi.

87 Le chevalier ne réagit aux paroles du messager,
Restant sourd aux cris des guerriers que les bois iront propager;
Des sanglots confus s'échappant d'un cœur par la flamme rongé,
Il mêle ses larmes au sang sans voir sa peine soulagée.

88 Sur sa tête on pourrait jurer: son esprit vagabonde au loin!
De répéter l'ordre du roi le serf désemparé prend soin.
Le preux ne cesse de pleurer et ne l'en ignore pas moins,
Et les pétales de sa rosé aussi tacitement il joint.

89 Sans réponse le messager retourne auprès du souverain,
Dit à Rostan: «Cet inconnu se passe d'ordres, ne vous craint:
Il m'aveugla comme un soleil, mon cœur à pâtir fut contraint,
De mon discours, de mon propos il n'a pas entendu un brin.»

90 Le roi s'étonne: l'inconnu sema en son cœur le courroux;
Il dépêche douze écuyers, dont les chevaux fougueux s'ébrouent,
Leur ordonnant: «Armes au poing, pressez le pas pour périr ou
Pour mener devant moi le preux, m'évitant un ordre d'écrou.»

91 Les gardes vont cerner le preux dans le cliquetis des armures,
Le chevalier, pris d'un sursaut et le cœur gros de larmes pures,
Promène un regard alentour, voit les guerriers sous les ramures,
Ne s'écrie que: «Malheur à moi!»—sans un mot de plus, sans murmure.

92 Il passa la main sur ses yeux, essuya ses larmes brûlantes,
Secoua l'épaule, ajusta le carquois et l'épée ballante,
Enfourcha le cheval—doit-il ouïr parole humiliante? -
Puis dirigea son pas ailleurs, laissant les serfs la plaie saignante.

93 Ceux-ci étendirent la main, voulant saisir le chevalier,
Mais sans pitié il malmena ces impertinents cavaliers:
L'un contre l'autre il les cogna sans prendre Dieu pour allié,
Fendant certains de haut en bas d'un coup de son fouet déplié.

94 Le roi s'indigna, s'emporta, envoya l'armée à sa suite,
Mais le chevalier méprisa et le danger, et la poursuite;
Celui qui l'approche aussitôt est terrassé, l'âme le quitte,
Le choc des corps navre Rostan, la garde en poussière est réduite.

95 Alors le roi et Avtandil tentent de rattraper le preux.
Lui, balançant son svelte corps, s'en va, distant, insoucieux,
Tel un soleil brûle les champs Mérani, le coursier fougueux.
Le preux voit approcher le roi, perçoit son dessein audacieux.

96 Sous le nez du roi l'inconnu effleure du fouet son cheval
Et disparaît au même instant, délaissant à vue mont et val,
On croirait que chu en enfer ou monté au ciel il dévale.
On cherche, mais sans retrouver sa trace en amont ou aval.

97 On s'étonna de ne revoir du chevalier la moindre trace.
À-t-on jamais vu un mortel qui sans bruit comme un dev s'efface?
Les guerriers pleurent leurs défunts, bandent les blessures voraces.
Le roi dit: «C'est sans doute ainsi que nous abandonne la grâce!»

98 Lors il dit: «Dieu a eu assez de ma si longue quiétude,
Me rendant la douceur amère, Il me montre l'inquiétude,
Mon mal incurable à jamais me livre à l'âpre solitude!
Dieu merci! Ainsi Il voulut, j'assumerai ma servitude!»

99 Ce disant, il se retourna et repartit plein de tristesse,
Ne parut point dans le tournoi, soupirant à part soi sans cesse.
La partie de chasse prend fin, les chasseurs, pensifs, se dispersent;
Certains de dire: «Il a raison!», d'autres: «Que Dieu ne le délaisse!»

100 Dans sa chambre à coucher le roi pénètre, morne et affligé,
À titre de fils, Avtandil suit le monarque aux traits figés,
Sans un mot, d'un tacite accord les courtisans prennent congé,
Harpe et viole se taisant, fini le passe-temps léger!

101 Entendant son père gémir, Tinatine approche du seuil,
Rivale de l'astre du jour, sa clarté passe le soleil.
Elle demande au trésorier: «Veille-t-il ou a-t-il sommeil?»
Il lui répond: «Le roi est las, la pâleur chasse le vermeil.

102 «Seul Avtandil devant le roi est invité à prendre un siège;
La vision de l'étranger hante notre maître et l'assiège.»
Tinatine dit: «Je m'en vais. De quel droit m'y introduirais-je?
S'il demande, dis: «Un instant sur le palier je vis la vierge.»

103 Du temps passa, le roi s'enquit: «À savoir que devient ma fille,
Mon allégresse, mon joyau, l'eau vive ici-bas qui scientille?»
Le trésorier répond: «L'ennui la tourmente de ses aiguilles,
Apprenant votre désarroi, elle repart, pâleur l'habille.»

104 Sur ce le roi: «Va la quérir! Car son éloignement me pèse.
Dis-lui: «Lumière de mes yeux, ainsi tu t'en vas et me lèses?
Viens et dissipe mon chagrin, soigne un cœur en proie au malaise,
Entends pourquoi je me morfonds, pourquoi les banquets ne m'apaisent...»

105 Tinatine se lève alors, suit la volonté paternelle,
De clarté lunaire reluit son beau visage et sa prunelle,
La faisant asseoir près de lui, il embrasse sa tourterelle.
Lui dit: «Tu pars et ne reviens que lorsque mon valet t'appelle?»

106 La fille dit: «Celui, ô roi, qui te surprend dans le chagrin,
Aussi allier soit-il, s'en va et de lever les yeux il craint!
La tristesse d'un souverain rend même les astres chagrins!
Mieux vaut aux affaires vaquer et garder son esprit serein.»

107 Il dit: «Quel que soit mon tourment, aussi amer soit le calice,
De tous mes vœux je tends vers toi, te voir, mon enfant, m'est délice,
Sur la plaie tu verses du baume et tu soulages le supplice.
Je pense que tu m'absoudras, me voyant au fond, sans malice.

108 «J'ai rencontré un chevalier d'un aspect étrange et superbe,
Sa clarté emplit l'univers telle une lumineuse gerbe.
J'ignore pour qui il pleurait, quel chagrin le rendait acerbe;
Il ne vint pas auprès de moi, disparut comme un frisson d'herbe.

109 «En me voyant, il saute en selle, essuie ses yeux et court la grève!
J'envoie mes gardes le saisir, il les extermine sans trêve,
Puis disparaît tel le Malin. Devant cette vision brève
J'ignore toujours: l' ai-je vu ou ne fut-ce que dans un rêve?

110 «Mon étonnement dure encor d'un écho neuf retentissant!
Il vint à bout de mes guerriers, versa à larges flots leur sang.
Dirait-on un simple mortel, ce phénomène évanescent?
Dieu se détourne de celui dont Il combla jadis les sens.

111 «À la fin Ses douces faveurs me sont devenues bien amères,
J'oubliai les journées de joie qui, octroyées, se consumèrent,
Lasse du commerce des gens, sans apaisement mon âme erre,
Désormais la vie me sera triste marâtre et non plus mère.»

112 La fille dit: «De moi, indigne, accepte un propos peu hautain:
Ô roi! Pourquoi en voudrais-tu soit à Dieu, soit à ton destin?
Pourquoi accuser d'être amer Celui qui est doux et lointain?
Voit-on le créateur du Bien créer le Mal un beau matin?

113 «Voici mon conseil, roi des rois, régnant sur un royaume immense
Que ta loi parcourt jusqu'au loin et que domine ta puissance;
Envoie tes messagers chercher du preux étrange la présence:
Tu seras tantôt renseigné si femme lui donna naissance.»

114 On convoqua les messagers, on les envoya aux confins
Du pays: «Partez, n'évitez ni les épreuves ni la faim,
De découvrir le chevalier ayant pour mission et fin.
Touchez par lettre chaque lieu que n'atteint brave ni malin.»

115 Toute une année les messagers marchèrent de l'aurore au soir,
S'enquérant et cherchant le preux, tâchant de faire leur devoir,
Mais aucun mortel né de Dieu n'a jamais pu l'apercevoir.
Ils rentrèrent désespérés, sans la moindre lueur d'espoir.

116 Les messagers dirent au roi: «Nous avons fait le tour du monde,
Sans retrouver le chevalier tant sur la terre que sur l'onde;
Aucun mortel ne l'ayant vu, notre regard plus rien ne sonde.
En prescrivant d'autres moyens, que votre grandeur nous confonde!»

117 Le roi dit: «Ma fille a raison, son sage verdict ne varie:
Certes, je n'ai vu que du bleu, ce ne fut qu'une diablerie,
Des ombres que le ciel bannit et que notre terre charrie;
Adieu tristesse, désormais à la joie mes jours se marient.»

118 Ce disant, il multiplia jeux et ébats ensorceleurs,
Pour le plaisir on fit venir troubadours, jongleurs et vielleurs,
De riches présents on combla du royaume la fine fleur,
Quel autre roi, issu de Dieu, l'égale en bonté ou valeur?
 

IV. TINATINE ENVOIE AVTANDIL
À LA RECHERCHE DU CHEVALIER

119 En tunique, assis sur son lit, serein et affranchi de l'ire,
Avtandil s'adonnait au chant, touchant les cordes de sa lyre.
L'esclave noir de Tinatine interrompit son doux délire:
«Seigneur, la lune au corps-cyprès vous voir incontinent désire.»

120 Avtandil entend prononcer le nom de celle qui le mande,
Il revêt son habit brodé que la circonstance commande,
S'empresse de joindre sa rosé à la vue livrée en offrande:
Quel présent est plus précieux que la présence de l'amante?

121 Rayonnant de joie, Avtandil avance d'un pas noble et fier,
Il verra celle qui le fit verser des flots de pleurs amers.
L'incomparable le reçoit, le sourcil froncé en éclair,
Même ombragée, elle ravit à l'astre nocturne son clair.

122 Nu, son corps ondule, épousé par le chatoiement de l'hermine,
Un voile de gaze léger sur ses épaules s'achemine,
Ses cils noirs transpercent les cœurs, mais qui jamais les incrimine?
Sous le torrent de ses cheveux un cou d'albâtre s'illumine.

123 La sombre gravité des traits tranche avec le voile écarlate,
Mais l'accueil rassure Avtandil, un geste déférent le flatte.
L'esclave approche un escabeau, l'hôte s'assied, ses tempes battent,
Face à face afflue le tourment reflété par des yeux d'agate.

124 La femme lui dit: «Je n'osais te parler, la peur m'étouffait,
Mais la contrainte m'épuisa, j'en ressens le néfaste effet.
J'ai beau m'insurger, tu es là sur mon appel et rien n'y fait.
Sais-tu pourquoi l'esprit défaille et pourquoi mes sens sont défaits?»

125 Le preux répond: «Désignerai-je un mal cuisant comme tison?
Le soleil éclipse la lune à peine il poind à l'horizon;
Je ne sais guère que penser, l'angoisse obscurcit ma raison,
Dites vous-même votre mal ou le moyen de guérison.»

126 La femme a le verbe courtois, doucement coule sa parole.
Elle dit: «Séparé de moi, à l'amour au loin tu t'immoles,
Tu es étonné de me voir te dévoiler ma pensée folle,
Mais je veux t'apprendre d'abord mon ennui que rien ne console.

127 «Te souviens-tu, avec Rostan chassant le gibier dans les champs,
Vous avez vu un chevalier pleurant et la tête hochant?
Depuis, son image me suit, me minant et me desséchant.
Je te prie d'aller le chercher par monts et par vaux chevauchant.

128 «Pour être tu, le sentiment ne bat pas moins de sa propre aile,
J'écoute ton cœur à distance et son attache n'est pas frêle,
Tes larmes martèlent le sol de coups désespérés de grêle,
Tu es prisonnier de l'amour, cet état avec grâce agrée-le.

129 «Tu sais me devoir ton service à deux raisons ayant égard:
Premièrement, tu es vassal, aucun mortel n'est ton égal,
Et puis en t'appelant midjnour je dis vrai et point ne m'égare.
Va donc chercher le chevalier, scrutant les pays du regard.

130 «Affermis ainsi ton amour et l'ascendant de ton pouvoir,
Maîtrise l'ignoble Malin, apaise mon âme en émoi,
Parsème de rosés mon cœur, de violettes de l'espoir,
Puis nos soleils se rejoindront, mon lion reviendra vers moi.

131 «Pendant trois ans cherche celui qui se moqua de vos paris,
L'ayant trouvé, rentre vainqueur, avec aux lèvres un souris;
Le cas échéant, je croirai qu'un invisible vous surprit.
Intacte tu me trouveras, bouton de rosé non flétri.

132 «Si je préfère un autre à toi, soit-il doré par Lucifer,
Soit-il le soleil incarné à ma vue éblouie offert,
Que je n'accède au paradis et que m'engloutisse l'enfer,
Que me condamne ton amour, que mon cœur crève sous ton fer!»

133 Le chevalier répond: «Soleil, qui transforma en cils le jais,
Oserais-je tergiverser ou à un sort meilleur songer?
j'imaginais trouver la mort, tu rends la vie à ton sujet.
Comme un esclave j'obéis, je pars de ton devoir chargé.»

134 Il poursuit: «Puisque le Seigneur en astre du jour te fit naître,
Les étoiles s'effaceront t'apercevant à la fenêtre.
Par ton indulgence élevé, je me sens grandi en mon être,
Ma rosé ne se fanera tant que ta clarté la pénètre.»

135 Le chevalier et son hôtesse à nouveau se prêtent serment,
Les propos se multipliant confirment leur engagement
Et viennent alléger le mal qui opprimait les deux amants.
Lançant de blancs éclairs, leurs dents illuminent le firmament.

136 La joie centuple le propos, le débordant comme l'écume,
Le cristal, le rubis, le jais, brisant la contrainte, s'allument,
Le preux dit: «Celui qui te voit cède son esprit à la brume,
Ton feu enveloppe mon corps, ronge mon cœur et le consume.»

137 Le preux prend congé, surmontant de l'éloignement le vertige,
Il se retourne et du regard sa propre folie il fustige:
La grêle frappe le cristal, la rosé transit sur sa tige.
Un amant donne cœur pour cœur, l'amour ignore le litige.

138 Il se dit: «Soleil, de l'exil ma rosé se ressentira,
Naguère cristal et rubis, plus que l'ambre elle jaunira.
Que faire si dérobe aux yeux ton image mon sort ingrat?
Pour son aimée il faut mourir, c'est la loi que servent mes bras.»

139 Il pleure affalé sur son lit, les larmes ne sèchent point, tremble
Son corps agité, tourmenté, comme plie sous le vent le tremble.
L'amante, à peine il clôt les yeux, lui rend visite, ce lui semble.
Le preux sursaute et pousse un cri, en proie à vingt douleurs ensemble.

140 Du chagrin de l'éloignement le preux éprouve la mainmise,
Les larmes perlent sur la rosé et leur flot son éclat tamise.
À l'aube il revêt ses habits, qui le voit admire sa mise,
À cheval il va au palais où son audience est admise.

141 Avtandil dépêche l'edjib, chargé d'une mission brève,
Dire au monarque: «Permettez que ma voix près de vous s'élève:
La terre entière se soumet à la puissance de ton glaive.
Il sied désormais qu'alentour des rebelles ne se soulèvent.

142 «Annonçant le règne nouveau, je ferai le tour des frontières,
Je réduirai tes ennemis, ceux de Tinatine la fière,
Aux fidèles portant la joie, soumettant les âmes altières,
T'adressant de nombreux présents, me rappelant à tes prières.»

143 Le roi le fit remercier lorsque le messager se tut,
Disant: «Il sied à un lion d'être ferme, au combat têtu,
Et ton conseil est le reflet de ton héroïque vertu.
Va donc! Séparés, nous serons de patience revêtus!»

144 Le preux entra et salua disant au monarque merci:
«Sire, vous m'étonnez: pourquoi louer votre vassal ainsi?
Si Dieu m'octroie de vous revoir et si ma nuit Il éclaircit,
J'oublierai en vous contemplant dans la joie mes menus soucis!»

145 Le roi l'étreignant par le cou, le serre en fils contre son cœur,
Personne ne peut égaler le disciple ou le précepteur!
Le chevalier se lève et part, de se séparer sonne l'heure,
Le cœur généreux de Rostan verse à profusion des pleurs.

146 Avtandil quitte le palais, le noble preux son chemin suit,
Sans trêve il chevauche vingt jours, veillant de jour comme de nuit.
Il est la joie de l'univers, son trésor et son sûr appui,
Sa Tinatine ne le quitte, et sa brûlure ne lui nuit.

147 À son retour se répandit l'allégresse dans le royaume,
De présents comblèrent le preux les nobles et les gentilshommes,
D'aspect solaire, il ne perdit son temps en halte ni en somme,
À ceux qui purent l'approcher il versa le bienfaisant baume.

148 S'élevant parmi les rochers, servant à protéger les uns,
Son château-fort plus d'une fois tint en respect d'autres voisins.
Le preux chassa trois jours, frôlant parfois d'exhubérants fusains.
Puis il convoqua Chermadin, sautant bas de son cheval zain.

149 Il lui dit: «Chermadin, en ta présence je me sens confus:
Fidèle témoin et acteur de mes entreprises tu fus,
Mais tu ne connaissais mes pleurs secrets se tenant à l'affût.
Eh bien, celle qui m'attristait me comble de joie sans refus!

150 «Tinatine aimée, désirée, occit mon cœur, mes jours noircissent,
Sur les rosés flétries en flots coulent les larmes des narcisses,
Je dissimule mon angoisse, et par son feu mes sens périssent,
Mais elle me redonne espoir, ma joie, ma gaîté s'en nourrissent.

151 «Elle me dit: «Va découvrir le preux parti sans un aveu,
À ton retour j'accomplirai de ton cœur l'indicible vœu,
D'un autre que toi—soit-il même un cyprès—mari je ne veux!»
Ce fut du baume pour mon cœur jusqu'alors brimé par ses feux.

152 «D'abord, en vassal conscient, je veux partir servir mon maître,
Un vassal agit en vassal, à son roi il doit s'en remettre.
Puis, l'amante éteignant le feu, mon cœur s'imagine en somme être.
L'homme doit braver le malheur sans broncher et sans s'y soumettre.

153 «Vassal et suzerain, tous deux nous sommes liés sans méchef,
Partant, daigne prêter l'oreille à l'acte arrêté derechef:
Te subordonnant mes guerriers, en mon lieu je te ferai chef,
Je ne saurais les confier à aucun autre de mon chef.

154 «Conduis mes armées, commandant aux nobles dont tu auras cure,
Envoie des messagers au roi qui des nouvelles te procurent,
Ecris aux courtisans pour moi, que toujours aient les présents qu'eurent
Mes vassaux. Et que mon départ n'appelle de pensées obscures.

155 «Essaye de me ressembler à la chasse comme au combat,
Préserve trois ans le secret de nos propos, de nos ébats,
Peut-être pourrai-je rentrer, si mon aloès ne s'abat.
Si je ne reviens, prends le deuil, morfonds-toi, pleure mon trépas.

156 «Alors seulement va au roi, la triste nouvelle lui livre,
Représente que j'ai péri, titube et chancelle comme ivre,
Disant: «C'est mal inévitable et personne ne s'en délivre.»
Donne aux mendiants mon trésor, distribue or, argent et cuivre.

157 «Tâche de me servir au mieux, de m'épargner discrédit, blâme.
Vouerais-tu ton maître à l'oubli? Contre mon destin crie et clame!
Songe à mon repos éternel, prie pour le salut de mon âme,
Et en retour de mes bontés morfonds-toi en mère ou en femme.»

158 L'esclave s'étonne à ces mots, désemparé et sans soutien,
Des larmes perlent de ses yeux, entrecoupant leur entretien.
Il dit: «Sans toi, ô mon seigneur, mon triste cœur ne m'appartient!
Mais ton dessein est arrêté, je me plie et ne te retiens.

159 «Je te laisserai en mon lieu», dis-tu, et j'ai un soubresaut.
«Comment pourrai-je t'imiter, comment commander aux vassaux?
Plutôt que de te savoir seul, que la terre soit mon berceau!
Mieux vaut que nous partions tous deux, marqués par un unique sceau!
 
160 Le preux lui dit: «Daigne écouter la vérité, pas le mensonge:
Un midjnour se doit d'errer seul, qu'il passe les champs ou les longe.
Sans marchander et sans paver, à prendre la perle qui songe?
À un traître ou à l'homme faux sans hésiter sa lance on plonge.

161 «À qui dirai-je mon souci? À toi mon âme s'est ouverte.
Qui assumerait le pouvoir? Ton honnêteté m'est offerte.
Veille à consolider nos forts pour que l'ennemi les déserte.
Peut-être pourrai-je rentrer, si Dieu ne décide ma perte.

162 «Il dépend du sort de tuer un seul combattant ou bien cent.
La solitude épargnera le protégé des cieux puissants.
Si dans trois ans je ne suis là, ton deuil alors sera décent.
Voici une charte pour toi, ton pouvoir ira grandissant.»
 

V. MESSAGE D'AVTANDIL
À SES VASSAUX

163 Il écrivit: «Ô mes vassaux, disciples et précepteurs sages,
Fidèles, passés à l'épreuve, ayant fait votre apprentissage,
Telle une ombre vous me suiviez, je vous trouvais sur mon passage,
Ô vous, ensemble réunis, veuillez entendre mon message!

164 «Poussière à vos pieds, Avtandil, oyez ce que je vous écris:
De ma propre main je le fais et vous livre mon manuscrit,
Pour quelque temps j'ai préféré au chant, au vin le chemin gris,
La flèche et l'arc me fourniront le pain quotidien et l'abri.

165 «Je quitte ma patrie à un projet défini engagé,
Une année je devrai errer, gens et pays interroger.
Je vous adresse une prière, une chère espérance j'ai:
De retrouver mon beau royaume intègre et non point ravagé.

166 «En mon absence Chermadin exercera le plein empire
Jusqu'à ce qu'il me sache mort ou apprenne que je respire.
Que son soleil luise pour vous sans flétrir la rosé ou l'occire,
Qu'il confonde le criminel, comme sur le feu fond la cire.

167 «Je l'élevai en frère, en fils, apprécié par vous sok-il,
Votre maître vous servirez comme si c'était Avtandil.
Au son du cor vous l'aiderez, obéissant à votre édile.
Si je péris, vous prendrez deuil, oubliant le rire futile.»

168 Sa lettre terminée d'un ton persuasif et déférent,
D'or se ceignit et s'équipa le noble chevalier errant,
Puis dit: «Ma monture m'attend.» Les guerriers s'alignent en rangs.
Sans atermoyer un instant, le cavalier le chemin prend.

169 Il dit: «Regagnez vos maisons, que personne ici ne piétine.»
Il éloigne les écuyers, à demeurer seul il s'obstine.
Faisant demi-tour à cheval, il frôle buissons, églantines,
Emportant au fond de son cœur l'image de sa Tinatine.

170 Se détachant de ses guerriers, il franchit au galop le pré,
Quel mortel l'admira depuis, entre l'aurore et la vesprée?
Sa dextre est l'espoir d'Avtandil parti dans ce jour diapré,
Emportant le poids de l'angoisse et son souvenir empourpré.

171 Après la chasse les guerriers ne cherchent pas moins leur seigneur,
Abandonnés par le soleil ils se recouvrent de pâleur,
La joie fragile se dissipe et cède le pas au malheur.
En vain à travers la futaie la recherche prend de l'ampleur.

172 «Dieu peut-il élever, lion, quelqu'un de pareil à ta place?»
Les serfs questionnent les passants, vont alentour, ne se prélassent;
N'apprenant rien à son sujet, ils reviennent, de guerre lasse.
Les guerriers répandent des pleurs dont le feu réduirait les glaces.

173 Chermadin rassemble les grands, les dignitaires, la noblesse,
Leur montre le mandat reçu à mettre en œuvre sans faiblesse.
Les gens demeurent sidérés, le départ du maître les blesse,
Ils se morfondent apprenant que leur protecteur les délaisse.

174 Ils disent: «Certes, en partant, Avtandil le cœur nous démit,
Mais à qui d'autre, Chermadin, aurait-il le trône remis?
À tes consignes désormais sans fléchir nous serons soumis!»
Et le vassal devint seigneur au su d'amis et d'ennemis.
 
 

VI. DEPART D'AVTANDIL
À LA RECHERCHE DU CHEVALIER

175 Le sage Denys et Ezros seront témoins de ma pensée:
Plaignons la rosé épanouie qu'à l'aube le givre a glacée,
Pitié pour le roseau rompu, le rubis de teinte passée,
Ils ressemblent au pèlerin qui délaisse sa vie passée.

176 Avtandil traverse le champ, menant son cheval au galop,
Il franchit la frontière arabe et l'immense univers éclôt,
Mais le soleil qu'il a quitté une part de sa vie enclôt.
Il se dit: «Auprès de l'aimée je n'aurais ni pleurs ni sanglots!»

177 Rosée et neige l'étreignant, la rosé à l'aventure vague,
Il pense s'en prendre à son cœur, parfois il empoigne sa dague,
Puis dit: «En centuplant mon mal, le monde me lie, je divague,
J'ai fui la viole et le luth, est-ce ainsi qu'un arbre on élague?»

178 La rosé éloignée du soleil perd son éclat et dépérit.
Il dit au cœur: «Résigne-toi!» - le cœur se tait, endolori.
L'étranger erre à l'étranger, sans trêve, sans toit ni abri,
Il questionne les voyageurs, se lie d'amitié sans mépris.

179 Le torrent des larmes du preux coule et va rejoindre la mer,
De couche lui sert l'univers, son bras est un coussin amer.
Il dit: «Amante, auprès de toi mon cœur connaît ses seuls amers,
Mourir pour toi me réjouit, et d'autre joie je ne requiers.»

180 Avtandil parcourut la terre, explora ses coins reculés
Sans avoir omis sous les cieux d'endroit que son pied n'ait foulé,
Mais personne n'avait ouï du preux mystérieux parler,
Cependant sur les trois années trois mois restaient jusqu'au délai.

181 Il se retrouva en pays stérile et au soleil ardent.
Un mois passa sans qu'il ne vît âme qui vive, fils d'Adam.
Ni Vis ni Ramin n'ont connu de malaise plus obsédant:
Nuit et jour il se souvenait de sa belle, en larmes fondant.

182 Pour faire une halte il choisit la cime éminente d'un mont,
À son pied s'étend une plaine à sept jours de marche en amont,
Une rivière y a son lit qu'on passe sans pont ni sermon,
La forêt cache le rivage et l'envahit jusqu'au limon.

183 Comptant les jours près de l'abîme, il voit d'un œil distrait les vaux,
Deux mois le séparent du terme, en son cœur l'angoisse prévaut:
«Hélas, manquerai-je au devoir?—se répercute en son cerveau.
On ne change le Mal en Bien, on ne peut naître de nouveau.»

184 Méditant sur sa mission, il est assailli de pensers,
Il se dit: «Comment revenir, le temps sans fruit ayant passé?
Que dire à l'astre lumineux, évoquant les jours dépensés,
Si au sujet de l'inconnu je n'ai pu nul fait recenser?

185 «À terme si je ne reviens, de la quête étendant le temps,
Sans rien apprendre sur celui qui reste invisible ou distant,
Le délai passé, Chermadin versera des pleurs, s'attristant,
De dire la nouvelle au roi ce sera le pénible instant.

186 «Selon mon souhait Chermadin relatera au roi ma mort,
Il y aura sanglots et pleurs, chagrin indicible, remords.
Soudain j'apparaîtrai vivant, mon cheval mordillant le mors!»
Ainsi il médite en pleurant, et sa peine point ne démord.

187 Il dit: «Mon Dieu, pourquoi avoir détourné de moi Ta justice?
Pourquoi avoir déprécié une recherche non factice,
Chassant de mon cœur la gaîté pour que de détresse il pâtisse?
Que jamais le torrent de pleurs au cours de ma vie ne tarisse!»

188 Puis il poursuit: «Mieux vaut parer l'épreuve par la foi profonde,
Pour éviter la mort précoce et afin que le cœur ne fonde.
Sans Dieu je serais impuissant, quoiqu'affecté je me morfonde,
On n'abolit pas le destin, n'adviendra pas ce qu'il ne fonde.

189 «J'ai visité le genre humain ici-bas par le ciel régi,
Mais la trace de l'étranger mystérieux n'ayant surgi,
Ceux-là, je crois, avaient raison qui le prenaient pour un Kadji.
Désormais les pleurs seraient vains, car de pleurer il ne s'agit.»

190 Avtandil redescend des monts, traverse les eaux et forêts,
Son coursier marche lentement, le cavalier triste paraît.
Sa dextre ferme s'affaiblit, son orgueil fléchit, disparaît,
Un duvet de jais embellit le champ cristallin de ses traits.

191 Poussant un sanglot étouffé, pour tourner il prit bride en main,
Se dirigea vers le vallon, parcourut des yeux le chemin;
Depuis un mois il n'avait vu dans ce pays un être humain,
Les fauves effrayants gardaient leur quiétude à l'examen.

192 Devenu sauvage, Avtandil, soupirant et marchant sans somme,
Néanmoins eut faim comme il sied aux descendants d'Adam, aux hommes.
Sa flèche abattant le gibier dépassait le bras de Rostome.
Près des buissons, de son silex il porta l'étincelle au chaume.

193 Tandis que rôtit le gibier, que le cheval débridé broute,
Il voit six cavaliers venir vers lui, chevauchant sur la route.
Il pense: «Voici arriver des brigands. Ma foi, point de doute!
Homme de chair s'écarterait de ces lieux qu'un mortel redoute.»

194 Alerte, il va au-devant d'eux, tenant en main l'arc et la flèche.
Deux hommes barbus, soutenant un jeune imberbe, se dépêchent:
Blessé au chef, évanoui, le sang coule de sa plaie fraîche,
Ses compagnons fondent en pleurs, son souffle tient aux lèvres sèches.

195 Il cria: «Frères, qui va là? Je vous ai pris pour des brigands!»
Ils dirent: «Calme-toi. Peux-tu éteindre le feu qui est grand?
Du moins partage notre peine, adopte notre mal flagrant,
De mousse couvre ton visage et pleure avec nous, divaguant.»

196 Avtandil pose aux malheureux des questions. Leur sang bouillonne,
D'échos de leur propos cruel les oreilles du preux bourdonnent:
«Tu vois trois frères devant toi dont deux aux pleurs amers s'adonnent.
Au royaume de Cathaï nos châteaux et nos forts foisonnent.

197 «Chasser dans des lieux réputés une fois nous sommes allés,
Accompagnés de nos guerriers, nous vîmes fleuve et défilé,
L'endroit nous plut, et tout un mois dans ce cadre s'est écoulé,
Nous abattîmes du gibier sur les monts et dans la vallée.

198 «Nous confondîmes à nous trois nos amis, habiles archers,
Puis parmi nous trois l'un voulut à l'autre la palme arracher.
«Je te surpasse pour le tir», nous nous entendîmes prêcher.
Sans établir la vérité, nous tombâmes dans ce marché.

199 «Aujourd'hui nous fîmes partir nos gens chargés de peaux de cerf.
«Voyons qui de nous est adroit, proclamâmes-nous de concert,
Demeurons seuls, n'ayons recours ni à nos soldats ni aux serfs,
Chacun abattra son gibier, à ces fins son propre œil le sert.»

200 «Nous choisissons trois écuyers pour voir lequel de nous trois vainc,
L'armée se replie sans soupçon: l'ordre du départ la convainc.
Nous chassons à travers le champ, dans la forêt et le ravin,
Abattant volaille, gibier et croyez-moi qu'il en survint!
 
201 «Soudain parut un chevalier, renfrogné, triste, rembruni,
Chevauchant un noir palefroi, son coursier fougueux Mérani,
La peau de panthère couvrait son chef et ses membres brunis.
Qui médira de sa beauté à tout jamais soit-il honni!

202 «Nous le fixâmes sans pouvoir supporter ses regards-éclairs,
Nous dîmes: «Voici le soleil sur terre, non pas dans les airs!»
Puis nous voulûmes le saisir, ou du moins nous en eûmes l'air,
D'où notre état humilié, nos sanglots et nos pleurs amers.

203 «Moi, l'aîné, je déconseillai de le tenir pour une proie,
Le second frère convoita du chevalier le palefroi,
Seul le cadet voulut le vaincre, aux veux il n'avait pas eu froid.
L'inconnu chevauchait serein, nous l'approchâmes sans effroi.

204 «Le cristal mêlé au rubis céda à la rosé ses dards,
Le preux balaya nos projets d'une colère sans égard,
Sans avoir prononcé un mot, sans nous accorder un regard,
À coups de fouet il répondit à notre propos de vantards.

205 «Nous nous retirâmes, laissant l'adversaire au frère cadet,
En saisissant le cavalier, «Halte!» osa-t-il lui commander.
Ne touchant au glaive, le preux fit ce que le moins on cuidait:
Fouetta notre frère, de sang son visage fut inondé,

206 «Le fouet lui balafre la tête, incisif comme un cimeterre,
Tel un cadavre inanimé, poignée de terre, il gît par terre!
L'inconnu punit l'insolent, l'abat, l'humilie et l'atterre,
Puis, libre, sévère et altier, il s'éloigne en coup de tonnerre.

207 «Sans se retourner il s'en va, paisible de cap en orteil,
Tu le vois au loin, au soleil et à la lune il est pareil.»
Les malheureux le désignaient au-delà des champs de méteil,
On percevait le coursier noir et son cavalier, le soleil.

208 Désormais les joues d'Avtandil les larmes n'enneigeront plus,
Il n'aura pas erré en vain, persévérant et résolu.
Si l'homme atteint ce qu'il cherchait, si la lassitude ne l'eut,
Il n'aura guère à déplorer épreuves, malheurs révolus.

209 «Je suis un pèlerin sans toit, ainsi aux inconnus il dit,
Je quittai pour chercher ce preux le doux pays où je grandis,
Vous me dévoilez un secret pas facile à percer, pardi,
Et j'implore notre Seigneur de consoler vos cœurs hardis.

210 «De même que j'atteins le but à l'instant où j'y crois à peine,
Que Dieu ait pitié du blessé et qu'il lui allège sa peine!»
Désignant son abri, il dit: «Avancez retenant les rênes,
Déposez le souffrant là-bas, soufflez à l'ombre souveraine.»

211 Avec ces mots il part, donnant au coursier un coup d'éperon,
Son envol serait comparable à celui d'un libre faucon.
Le soleil éclipse la lune, éteint son clair ou le corrompt,
À son instar le preux réduit son feu cuisant d'un geste prompt.

212 Chemin faisant il médita à l'abord du preux glorieux:
«Un propos maladroit rendrait un furieux plus furieux!
Un homme raisonnable doit être posé, ingénieux,
Fuir la précipitation d'esprit — vice pernicieux.

213 «Puisqu'il a perdu le bon sens, que la démence l'endurcit
Au point qu'il évite les gens et qu'il ne fait pas de récits,
Si j'essayais de l'aborder, si je m'en approchais et si
Je lui parlais, il me tuerait ou par moi il serait occis.»

214 Avtandil se dit; «Gardons-nous d'être par un fou agoni.
N'importe qui soit-il, il doit posséder quelque part un nid,
Qu'il aille où bon lui semblera, l'obstacle sera aplani,
Mes moyens d'action seront près de son logis définis.»

215 Ils marchèrent, l'un suivant l'autre, or et argent en un lamé,
Deux jours et deux nuits sans manger, brisés de fatigue, affamés,
Sans atermoyer un instant dans des lieux bien ou mal famés.
Les larmes coulaient de leurs yeux, les champs en étaient parsemés.

216 À la tombée du jour on vit des rocs sur un plateau juchés,
En bas coulait une rivière, en haut une grotte nichait,
Au bord de l'eau l'herbe touffue au terrain abrupt s'accrochait,
À perte de vue élancés, des arbres frôlaient les rochers.

217 Le preux passe l'eau et les rocs et vers la grotte se dirige,
Avtandil à terre met pied et repère un arbre prodige.
Attachant le cheval au tronc, il grimpe sur l'arbre, s'y fige,
De là il observe le preux qui verse des pleurs et s'afflige.

218 Lorsque traversa la forêt le preux à la peau de panthère,
Une femme vêtue de noir vint à lui de la grotte austère,
Elle sanglotait, et ses pleurs allaient se jeter dans la mer.
Le preux saute de son cheval, le cou de la femme il enserre.

219 Le chevalier dit: «Sœur Asmath, dans la mer s'effondrent nos ponts;
À la recherche de l'aimée en vain le temps nous occupons.»
Il verse des pleurs, et son poing lui fend le cœur comme un harpon.
Ils essuient les larmes de sang l'un à l'autre. Elle ne répond.

220 La forêt vierge s'épaissit quand ils s'arrachent les cheveux.
Ils s'embrassent: le preux étreint la femme et celle-ci le preux,
Ils se lamentent, alentour les rochers résonnent en creux.
Avtandil observe, étonné, leur comportement douloureux.

221 La plaie de son cœur ravivée, la femme ses sens reprenait,
Dans la caverne elle rentra le coursier, tirant le harnais,
Enleva l'armure du preux, la ceinture et l'arme engainée,
Puis la grotte les abrita, on ne les vit de la journée.

222 «Comment, se demande Avtandil, percer cette énigme, la leur?»
À l'aube la femme paraît, vêtue de la même couleur,
Va brider le noir destrier que d'un pan du châle elle effleure,
Le selle, apporte le haubert, calme, dominant sa douleur.

223 Suivant son usage, le preux à l'aube quitte la caverne,
S'arrachant les cheveux, la femme au cœur se frappe, se prosterne,
Et puis le chevalier l'étreint, remonte en selle le teint terne,
Asmath, qui était consternée, alors plus encor se consterne.

224 Avtandil regarde le preux sans être vu, le dévisage:
«Moustachu, imberbe, des cieux nous vient du soleil ce visage!»
Il sent le parfum du cyprès apporté par le vent volage:
«Il est au lion ce qu'un fauve est au bouc sur le pâturage.»
 
225 Le preux rebrousse le chemin familier parcouru la veille,
Il traverse l'herbe touffue, emprunte les champs qui s'éveillent.
Demeuré derrière le tronc, Avtandil mire la merveille,
Se disant: «Dieu a arrangé cette rencontre sans pareille.

226 «Désormais, exaucé par Dieu, de moi seul le reste relève,
Je saisis Asmath et j'apprends de son maître l'histoire brève,
Et puis je lui relate mes pérégrinations sans trêve,
N'ayant pas à tuer le preux ni à m'immoler à son glaive.»
 

VII. DANS LA GROTTE,
AVTANDIL CONTE SON HISTOIRE À ASMATH

227 Détachant son cheval de l'arbre, Avtandil s'éloigna en fraude,
Chevaucha et vit la caverne ouverte et d'un accès commode.
La femme en sortit le cœur gros et inondée de larmes chaudes,
Elle crut au retour du preux, rosé et cristal qui par monts rôde.

228 Voyant un visage étranger, la femme ressentit un choc,
Elle voulut fuir en lançant un appel aux bois et aux rocs.
Le preux saisit et lie sa proie, comme le sol serre le soc,
Les rochers se rendent l'écho d'un bloc abrupt à l'autre bloc.

229 Méprisant de le regarder, la prisonnière se débat,
Comme dans les griffes de l'aigle une perdrix, elle s'ébat,
Appelle un certain Tariel, fixant la route en contrebas.
Avtandil supplie à genoux, de sa témérité rabat.

230 Il lance: «Folle! Qu'ai-je fait? Je suis un homme, un être humain,
Rosé et violette je vis pâles comme le parchemin,
Dis-moi qui est ce corps-cyprès, son éclat défie l'examen.
Je ne te ferai pas de mal, de cris ton visage est carmin.»

231 La femme lui parle en pleurant d'un air posé, de parti pris:
«Si tu n'es fou, éloigne-toi, si tu es fou, recouvre esprit!
Tu exiges à la légère une histoire qui n'a de prix.
Sans faire fausse route, va, le secret tu n'auras surpris!»

232 Elle poursuit: «Que me veux-tu et quel souhait ta bouche émet?
La plume alerte ne saurait rendre l'histoire que j'omets.
À chacun de tes «conte-moi» cent fois j'opposerai: «jamais»,
Je préfère au rire les pleurs, je bannis le chant à jamais.»

233 «Femme, tu ne sais d'où je viens, ni les obstacles que j'affronte,
D'avoir des nouvelles du preux depuis combien de temps j'escompte
Au moment où je te rencontre, à me refouler tu es prompte,
Je ne saurais y renoncer, livre-moi ton récit sans honte.»

234 La femme repond: «Qui je vois? Qui m'es-tu, qui suis-je pour toi?
Sachant mon soleil loin d'ici, tu m'humilies, car il ne t'oit!
Au propos long et ennuyeux préférons le bref et courtois:
Tu n'entendras pas mon récit, que tu sois cruel ou matois!»

235 Avtandil supplia encore à genoux, tel sous le licou,
Mais le silence l'accueillit, et sa fierté reçut un coup.
Il se relève furibond, par les cheveux il la secoue,
Les yeux en sang, à la victime il porte le poignard au cou.

236 Il dit: «De cette affliction comment pourrais-je faire grâce?
Verserais-Je à nouveau des pleurs, humilié par ta disgrâce?
Parle, je te ménagerai si ma volonté tu embrasses,
Sinon que Dieu tue mon rival comme j'effacerai ta trace!»

237 La femme dit: «Tu fais erreur, choisissant un tel procédé:
Si tu ne m'occis, je survis, vigoureuse et non décédée.
Sans la menace d'un danger pourquoi devrais-je te céder?
Si tu choisis de me tuer, sans tête à quoi me décider?»

238 La femme poursuit: «À quoi bon me questionner? Je ne me vante:
Ma langue taira le secret pendant que je serai vivante!
Par toi je mourrai volontiers, sache: la mort ne m'épouvante,
Tu pourras me mettre en lambeaux comme une lettre décevante.

239 «Ne crois pas que par mon refus j'exaspère ta patience,
La mort me délivre des pleurs, à l'oubli elle me fiance;
Le monde a le poids et le prix de paille dans ma conscience.
Comment, inconnu, prétends-tu mettre à tribut ma confiance?»

240 Le chevalier se dit: «Je fais piètre figure de parleur,
Mieux vaut autre chose trouver qui ait un sens et de l'ampleur.»
Relâchant la femme, il s'assit, versant d'abondants flots de pleurs,
Puis dit: «Je te mis en fureur, je suis perdu, à moi malheur!»

241 La femme, renfrognée, s'assied, elle fronce encor le sourcil,
Avtandil pleure, résigné, sans dire mot il est assis;
Amassé dans la roseraie, un étang de larmes grossit.
Soudain la femme fond en pleurs, son cœur touché se radoucit.

242 Elle eut pitié du preux en pleurs, de ses chaudes larmes versées,
Mais, étrangère à l'étranger, elle ne livra sa pensée.
Le preux se dit: «Elle apaisa de sa colère la poussée.»
Il la supplia à genoux, en pleurs et la tête affaissée.

243 Il lui dit: «Je sais, désormais tu ne peux devenir ma sœur,
T'ayant courroucée, à tes yeux je suis orphelin et rôdeur,
Je te demande néanmoins la confiance et la douceur,
Car il est dit de pardonner sept fois le péché au pécheur.

244 «Quoique je t'aie importunée par mon comportement peu tendre,
Il sied de plaindre le midjnour, et c'est à toi de le comprendre,
Je n'ai d'autre aide à espérer ni d'autre secours à attendre,
Pour ton cœur je donne mon âme, elle est à laisser ou à prendre.»

245 La femme entendant un midjnour de l'amour évoquer l'empire,
Centuple le flot de ses pleurs et du fond de son cœur soupire,
Elle rehausse la clameur, bannissant loin d'elle le rire,
Dieu comble le vœu d'Avtandil, et son être la joie respire.

246 Il se dit: «À ces quelques mots, son visage change et pâlit,
Sans doute, éprise de quelqu'un, ses larmes elle multiplie.»
Il dit: «Un midjnour fait pitié même à l'ennemi avili,
Sœur, tu sais qu'il cherche la mort, ne s'y soustrait et n'y pallie.

247 «Je suis un midjnour, un dément que la vie lasse et exténue,
Mon soleil m'envoya quérir le preux à l'étrange tenue,
Dans les lieux où je l'ai cherché n'aurait pénétré une nue!
Je trouve vos cœurs débordant de compassion contenue.

248 «J'ai gravé dans mon cœur ses traits comme ceux d'une sainte image,
Je suis un fou errant pour lui, renonçant aux joies de mon âge.
L'un des deux: fais-moi prisonnier ou bien libère ton otage,
Rends-moi à la vie ou tue-moi, accroissant mes maux davantage.»

249 La femme adresse au chevalier un propos empreint de douceur:
«Voilà un meilleur procédé que celui d'un triste farceur,
Naguère tu semas la haine et tu te moquas de mon cœur,
Maintenant tu as une amie et la plus fidèle des sœurs.

250 «Puisque pour me faire parler à l'amour tu as eu recours,
À ton esclave il ne sied pas de te refuser le secours,
Je m'emploierai à t'éviter dépit, chagrin sur ton parcours.
Je mourrai pour toi! Dit-on mieux? À ton premier appel j'accours!

251 «À présent, si tu m'obéis, si tu veux suivre ma consigne,
Tu atteindras certainement ce que pour terme tu t'assignes,
Sinon, tu auras beau pleurer, tu n'en trouveras aucun signe,
Boudant le monde, tu mourras désespéré, de mort indigne.»

252 Le preux repond: «Ça fait penser à ce qu'une histoire traduit:
Deux hommes suivent un chemin sans savoir où il les conduit,
Celui de derrière aperçoit le premier tombé dans un puits,
Il s'approche et pousse des cris, à se morfondre il est réduit.

253 «Ami, dit-il, ne bouge pas, attends-moi là, je t'y exhorte,
Je voudrais bien te retirer, je m'en vais chercher une corde!»
L'autre sourit au fond du puits et, interloqué, lui accorde:
«Mon ami, si je ne t'attends, où chercher la miséricorde?»

254 «Sœur, tu tiens la corde en tes mains, son nœud sur le cou m'est pas;
Sans ton concours lever les bras en prière suis-je censé?
C'est à toi de me secourir et de guérir un insensé,
Car tête saine soigne-t-on, l'a-t-on vu bander ou panser?»

255 La femme dit: «Ô chevalier, ton langage a su me toucher,
Les sages devraient te louer, n'ayant rien à te reprocher.
Puisque tu as, jusqu'à ce jour, supporté les maux sans broncher,
Sache que tu viens de trouver celui que tu as tant cherché.

256 «Nulle part l'histoire du preux n'est connue et ne se retrouve,
Si lui-même ne vous la dit, on en doute, rien ne la prouve.
Aussi longtemps qu'il le faudra attends qu'il revienne et qu'il s'ouvre,
Epargne à la rosé tes pleurs, la neige des larmes l'éprouve.

257 «Je puis te livrer sans tarder, si tu veux les savoir, nos noms:
Tariel est le nom du preux dont la folie fait le renom,
Je m'appelle Asmath, et les feux brûlants de répit pour moi n'ont.
Des milliers de fois je soupire et non pas une fois, ô non!

258 «Je ne saurais te dire plus et je me tais le cœur battant:
Le preux promène par les champs son corps élancé, éclatant,
Je ne mange que du gibier par lui rapporté en tout temps.
Il va revenir tôt ou tard, moi, patiente, je l'attends.

259 «Je te prie de rester ici, de te consacrer à l'attente,
J'implorerai, quand il viendra, qu'à te recevoir il consente,
L'un à l'autre vous présentant, s'il t'agrée, je serai contente,
Tu tiendras de lui le récit qui réjouira ton amante.»

260 Le preux entendit le conseil et ne se le fit répéter.
Du côté du proche ravin leur parvint un bruit éventé,
Ils virent la lune inonder l'eau et les prés de sa clarté
Et regagnèrent, alertés, l'abri d'un pas précipité.

261 La femme lui dit: «Chevalier, Dieu t'envoie à temps ton salaire,
Sois invisible et inaudible un instant ou deux pour me plaire,
Le preux ne connaît d'être en chair dont l'inconvenance il tolère;
Permets-moi de le préparer et de détourner sa colère.»

262 La femme cacha Avtandil, se montrant prudent, non narquois,
L'autre preux sauta du cheval, serti du glaive et du carquois,
Ses larmes rejoignaient la mer, il pleurait sans dire pourquoi,
Par une fenêtre Avtandil l'observait en se tenant coi.

263 Le cristal transformé en ambre, en un bain de pleurs il plongeait.
Le chevalier, la femme en noir longtemps ensemble s'affligeaient,
Puis son armure elle emporta, mena le cheval vers l'auget.
Ils se turent, les pleurs tranchés par le fil des poignards de jais.

264 De sa fenêtre prisonnier, Avtandil, contraint à se taire,
Voit la femme étendant aux pieds de l'hôte la peau de panthère.
Le chevalier s'assied dessus, sanglots amers il réitère,
Suspendues à ses cils de jais, les larmes par le sang s'altèrent.

265 La femme frotte le silex, et l'étincelle s'en évade,
Dans l'espoir qu'il y goûtera elle prépare une grillade,
En offre un morceau à son hôte indifférent la trouvant fade,
N'ayant de force pour manger, il n'y touche comme un malade.

266 Il s'assoupit un court instant, mais dans un tel état dort-on?
Il sursauta comme un dément, se leva, marcha à tâtons,
Avec des cris il s'assénait pierre au cœur, au chef un bâton.
La femme se griffe la face: ô, quels maux nous ne supportons!

267 La femme demande: «Dis-moi à revenir ce qui t'engage.»
Le preux répond: «J'ai rencontré un roi chassant dans le bocage,
De nombreux guerriers le suivaient transponant de pesants bagages.
Il chassait dans un champ cerné le gibier dû au rabattage.

268 «Mon feu redoubla, je fus triste à la vue des êtres humains,
Je voulus éviter ces gens, les laisser suivre leur chemin,
Je me suis caché dans le bois, pâle comme le parchemin.
Je me dis: «S'ils ne me voient pas, je repars à l'aube demain.»

269 La femme centuple les pleurs, son mal cuisant elle n'innove,
Elle dit: «Seul dans la forêt tu fraies avec les bêtes fauves,
Voyant au loin un être humain, las, sans sourciller tu te sauves.
Crois-tu la servir ce faisant ou lui garder ton âme sauve?

270 «De la terre tu fis le tour, ton regard les pays survole,
Comment ne pas avoir trouvé âme vive qui te console,
Quelqu'un qui soit auprès de toi sans que sa présence t'affole?
Si tu meurs et qu'elle périt, sers-tu celle dont tu raffoles?»

271 Il dit: «Tes paroles, ma sœur, viennent du cœur, inconsolées,
Mais il n'y a pas de remède en ce monde traitant ma plaie!
Où trouver un homme pas né, par qui l'herbe ne fut foulée?
Joie m'est le trépas séparant de la chair mon âme exilée.

272 «Dieu n'a donné sous mon étoile à personne d'autre mon sort,
Quoique je veuille m'épancher, je ne trouve point de consorts!
Qui supportera sans broncher de mes malheurs le triste essor?
Je n'ai point d'attache à part toi, point d'être en chair ni de ressort.»

273 La femme dit: «Sois patient, j'appréhende ton déplaisir:
Puisque le Seigneur a voulu désigner en moi ton vizir,
Te cacher ce que je connais de meilleur, il ne m'est loisir,
La démesure ne te sied, tu dois la mesure choisir!»

274 Le preux dit: «Je ne te comprends, tes mots me tuent et me ravissent.
Comment sans Dieu puis-je créer un compagnon à mon service?
Malgré mes efforts, Dieu voulut que sur moi les malheurs sévissent.
Fauve, ces rocs me sont ce qu'est le coquillage à la clovisse.»

275 La femme reprit: «Te priant, peut-être parfois je maugrée!
Mais si je t'amène quelqu'un qui veut te suivre de son gré,
Veut demeurer auprès de toi, recevras-tu son don sacré?
Jure de ne pas le tuer, dis-moi si ton âme l'agrée.»

276 Le preux dit: «Je jubilerai si tu veux bien que je le voie,
Je prends à témoin mon amour et les folies de son convoi!
Je ne lui ferai point de mal, je n'élèverai pas la voix,
Il ne connaîtra qu'agréments, tu peux t'en remettre à ma foi.»
 
 

VIII RENCONTRE
DE TARIEL ET D'AVTANDIL

277 La femme va quérir le preux, profitant de l'heure opportune,
«Il ne se fâche point,» dit-elle, annonçant sa bonne fortune,
Conduit par la main Avtandil resplendissant comme la lune.
Tariel croit voir le soleil emplir de lumière la brume.

278 Tariel va à son devant, deux soleils se trouvent si près
Ou bien deux lunes déversant des cieux leur clarté sur le pré.
Auprès de leurs corps élancés un cyprès n'est plus un cyprès.
Les sept planètes, dirait-on, à quoi d'autre les comparer?

279 Ils s'embrassèrent, étrangers, mais sans ressentir de contrainte,
Lèvres entrouvertes,, leurs dents reluisent, de pétales ceintes.
Croisant leurs cous, ils ont versé des pleurs dans l'amicale étreinte,
Egalant les rubis, en ambre on voit se muer leurs jacinthes.

280 Passant son bras à Avtandil, le preux fit un geste d'accueil,
Ils pleurèrent, assis ensemble, à chaudes larmes leurs écueils.
Les mots magnifiques d'Asmath surent les calmer à vue d'œil:
«Ne vous tuez pas de chagrin, le soleil en prendrait le deuil.»

281 De la rosé de Tariel le givre ne gela les traits.
Il dit au preux: «Epanche-toi, j'ai hâte d'avoir ton secret.
Qui es-tu, d'où es-tu venu, de quel pays as-tu regret?
De moi la mort ne se soucie et à son pouvoir me soustrait.»

282 Avtandil répond, son récit est à la fois beau et complet:
«Tariel, héros et lion, ton accueil chaleureux me plaît.
Je suis Arabe, en Arabie on voit s'élever mes palais,
Le feu de l'amour sans répit me brûle comme il me brûlait.

283 «J'aime d'un amour éperdu la fille de mon suzerain,
Les sujets admirent leur reine et la servent avec entrain.
Un jour tu me vis. Ton image en moi fut gravée au burin.
Tu massacras alors nos serfs et versas leur sang purpurin.

284 «Nous t'aperçûmes dans le champ, nous chevauchâmes à ta suite,
Tu exaspéras notre maître et tu eus sur le dos sa suite,
Nous t'appelâmes sans succès, nous entreprîmes ta poursuite,
Du sang que ton bras répandit tu rougis la vallée ensuite.

285 «Ton sabre chôme, mais ton fouet décapite et de sang se lave.
Le roi enfourche son coursier, tu pars sans trace ni entrave,
Tu disparais comme un Kadji en terrifiant nos esclaves,
En allumant notre fureur, nous échauffant comme la lave.

286 «Tu sais, un roi est sourcilleux, on lui doit constamment égard,
Sur son ordre on alla chercher l'irrévérencieux fuyard,
Mais personne ne t'avait vu, homme ou femme, jeune ou vieillard.
Celle qui passe le soleil et l'éther voulut mon départ.

287 «Elle m'ordonna: «Apprends-moi où le chevalier se retire,
Alors je réaliserai ce qu'au fond du cœur tu désires.»
Elle me dit d'errer trois ans, mon chagrin en larmes traduire.
Ne te demandes-tu comment puis-je exister sans son sourire?

288 «Je ne rencontrai à ce jour d'homme qui t'aurait aperçu,
Mis à part des Turcs arrogants que par ton accueil tu déçus.
L'un d'eux s'effondra comme un mon sous un coup de fouet qu'il reçut;
C'est par les frères du mourant qu'à la fin ton chemin je sus.»

289 Tariel s'étant souvenu de leur escarmouche d'antan,
Lui dit: «Ma mémoire retient cette affaire, malgré le temps.
Je vous vis, toi, ton précepteur, vous chassiez en vous ébattant,
Et je pleurai, imaginant celle pour qui je meurs, distant.

290 «Qu'avions-nous de commun, pourquoi aller me chercher dans mon havre
Vous vous en donnez à cœur joie et de larmes mes joues se lavent.
Enhardis et aiguillonnés, vous me déléguez vos esclaves,
Faute de me saisir, ma foi, vous n'emporterez que cadavres.

291 «Je me retournai et je vis près de moi surgir ton patron,
Par égard à sa royauté j'évitai de lui faire affront.
Sous ses yeux sans un mot je pars d'un coup rapide d'éperon,
Mon coursier me rend invisible en son envol soyeux et prompt.

292 «En un clin d'œil et même avant que le cil n'effleure le cil
Je déjoue les tours qu'on ourdit, fuir un ennemi m'est facile.
Et quant à ces Turcs, je n'avais point de grief contre eux, et s'ils
Tentèrent de me subjuguer, ils briguaient le sort des fossiles.

293 «Tu viens en messager du bien, et j'aime voir ce doux présage,
Brave héros, svelte cyprès, du soleil tu as le visage.
Tu connus, certes, des méfaits, tel est du genre humain l'usage,
Mais il est rare que le ciel vous délaisse et rien n'envisage.»

294 Avtandil dit: «Tu es, ô preux, digne des louanges des sages.
Par quoi ai-je pu mériter ton inappréciable hommage?
Tu descends du ciel éclairé, du soleil unique l'image,
Les pleurs ne purent t'altérer ni aux traits causer de dommage!

295 «Ce jour me fera oublier celle qui provoque mes maux,
Désormais je ne-la sers plus, et tu auras le dernier mot.
Un rubis éclipse l'émail le plus beau parmi les émaux,
Je n'ai qu'un souhait: de pouvoir t'accompagner jusqu'à la mort!»

296 Tariel répond: «La chaleur de ton cœur emplit ce discours,
Je m'étonne: que me dois-tu pour le rendre ainsi de retour?
Il est de règle qu'un midjnour compatit à l'autre midjnour,
Mais de l'aimée te séparant, puis-je récompenser tes jours?

297 «Tu es parti me rechercher pour le service de ta dame,
Dieu aidant, tu m'as retrouvé, ayant agi en brave, dame!
Mais comment faire le récit de mes propres épreuves d'âme?
J'en serais en cendres réduit par la plus cuisante des flammes!»

298 Asmath lui dit: «Lion, tes pleurs sont sans effet sur ce brasier,
Comment t'obliger de parler quand de t'en prier il messied?
Je vois, ce chevalier dément braverait pour toi feu, acier,
S'il connaît tes plaies, tu pourras de son aide bénéficier.

299 «Tantôt il me sollicita, espérant quelque confidence.
Que Dieu t'inspire, quant à moi, je me tais, craignant l'imprudence,
Mais s'il t'entendait, il se peut que s'ensuive joie, concordance.
Le meilleur est de se plier à la Céleste Providence.»

300 Tariel ne broncha, livré au feu cuisant et rabougri,
Puis il dit à Asmath: «Depuis que tu me sers et ne t'aigris,
Ne sais-tu pas que cette plaie, ouverte à jamais, ne guérit?
Et voici que vient me brûler de ses pleurs ce preux aguerri.»

301 Il dit au preux: «Si l'on choisit pour soi un frère ou une sœur,
On affronte pour l'être élu épreuve ou mort en sa noirceur.
Dieu qui donne la vie à l'un, retire à l'autre sa douceur,
Quoi qu'il m'advienne, je me fie à toi comme à un confesseur!»

302 Il dit à Asmath: «Assieds-toi à mes côtes avec de l'eau,
Si je défaille, asperge-moi, chasse du cœur le sombre sceau,
Mais si je viens à trépasser, verse des larmes à vau-l'eau,
Creuse une tombe près d'ici, que la terre soit mon berceau.»

303 Dégageant son cœur, il s'assied, et ses épaules se soulèvent,
Longtemps il n'émet de rayon: de la nue le soleil se lève.
Point disposé à converser, il ne put desserrer ses lèvres,
Puis soupira, poussa un cri, versa des larmes dans la fièvre.

304 Il se lamente: «Mon amour, ô toi, disparue bien-aimée,
Ma vie, mon espoir, ma raison, mon âme et mon cœur abîmés,
Arbre d'Eden, qui t'a coupé, qui a osé te supprimer?
Comment le feu t'a épargné, ô cœur mille fois enflammé?»
 

IX. TARIEL RACONTE À AVTANDIL
SON HISTOIRE

305 Prête l'oreille à mon propos, entends mon récit déchirant
Ma langue résiste devant les événements effarants!
De joie sereine je n'attends de celle qui dément me rend,
De celle pour qui je versai de larmes le sanglant torrent.

306 «Chacun a entendu parler des sept rois de l'Inde. Et bien, dans
Six de ces royaumes régnait en seul souverain Pharsadan.
Roi des rois, il fut généreux, exerçant un grand ascendant,
Lion à face de soleil, au combat jamais ne cédant.

307 «Mon père était septième roi (ainsi tu sais où ma souche est),
Il avait pour nom Saridan, l'ennemi il effarouchait.
Contre lui on ne complotait et en vain on n'escarmouchait,
Il chassait pour son bon plaisir, sans se soucier d'émouchets.

308 «Solitaire et blasé, son cœur fut envahi par la tristesse.
Il se dit: «J'ai pu élargir mes Etats, guerroyant sans cesse,
Débarrassé des ennemis, je vis, puissant, dans l'allégresse.
Je veux apprendre à Pharsadan qu'à son service je m'empresse.»

309 «Il décida de dépêcher à Pharsadan un messager,
Lui faisant dire: «Souverain, l'Inde sous ton sceptre est rangée,
Fondé sur la force du cœur, un lien j'aimerais forger,
Qu'on dise: «Au service du roi, Saridan n'a rien négligé.»

310 «À la nouvelle Pharsadan se réjouit, point ne se guindé,
Il répond: «Que Dieu soit loué, désormais l'Etat ne se scinde,
Puisque tu agis de la sorte, étant, toi aussi, roi des Indes.
Fais-moi le plaisir de venir, frère, nous porterons des brindes.»

311 «Il lui octroya un royaume, offrit le titre d'amirbar,
L'amirbar aux Indes ayant les droits d'un amir-spassalar.
Le roi intronisé régna avec dextérité et art,
Il fut un maître incontesté, sauf qu'il ne se nomma César.

312 «Le roi des rois considéra mon père comme son égal,
Il répétait: «Mon amirbar, je parie, n'a pas de rival!»
Saridan chassait, combattait, et son triomphe était fatal.
Je ne lui ressemble pas plus qu'un autre à moi, en bien ou mal.

313 «Le roi et la reine, n'ayant d'enfants, par le chagrin sont mus,
Advient le Jour où les guerriers à leur tour se sentent émus.
Maudit le jour où l'amirbar dans la joie générale m'eut!
Le roi dit: «Je relèverai comme un fils à mon rang promu.»

314 «Le couple royal m'adopta en enfant de leur union,
On m'éleva en souverain, en commandant de légions,
Des sages m'apprirent les us, le port des rois, leur action.
De visage je ressemblais au soleil, de corps au lion.

315 «Témoin de mon déclin, Asmath, tu avais vu mes traits éclore.
Le soleil le cédait à moi comme le soir cède à l'aurore.
Ceux qui me voyaient s'écriaient: «Le rayon de l'Eden le dore!»
Ombre de ce que j'ai été, je me fane et me décolore.

316 «Lorsque j'eus cinq ans accomplis, la souveraine fut enceinte.»
Ce disant, le preux soupira: «Fille naquit de leur étreinte.»
Le preux défaillit, et Asmath l'aspergea d'eau, saisie de crainte.
Il reprit: «De beauté solaire alors mon âme fut atteinte.

317 «Pour la louer ne suffit point mon inepte propos présent.
Pharsadan donna un banquet, il fut joyeux et complaisant,
De partout sont venus les rois, chargés de somptueux présents.
Les combattants furent comblés, de cadeaux reçus se grisant.

318 «Après la fête on commença à élever garçon et fille.
Dès lors à un tiers de l'éclat du soleil luirent ses pupilles.
Le roi et la reine en égaux aimaient leur fille et leur pupille.
Et maintenant je vais nommer celle par qui mon cœur pétille!»

319 Mais à l'instant de prononcer ce nom le chevalier se pâme,
Avtandil pleure de ses pleurs, et son cœur brûle de sa flamme.
La femme lui versa de l'eau et ranima ainsi son âme.
Il dit: «Voici mon dernier jour, prête-moi l'oreille sans blâme.

320 «Nestane-Daredjane, ainsi se prononçaient ses deux prénoms,
À l'âge de sept ans acquit l'intelligence et le renom,
Elle ressembla à la lune, égala le soleil, sinon
L'éclipsa. Cœur de diamant ne briserait pas son chaînon.

321 «Elle grandit et, quant à moi, je pouvais me rendre à la guerre.
Sa fille en âge de régner, des souverains devenue paire,
Le roi profita du moment pour me renvoyer à mon père.
Je jouais, tuais tels des chats des lions ne m'échappant guère.

322 «Pour sa fille le roi bâtit un inégalable château:
L'alcôve y était de rubis, de bézoard murs et linteaux,
Un parterre vous accueillait, et puis un bassin empli d'eau
De rosé et, en ces lieux enclos, mon cœur flambait comme un chanteau.

323 «Le myrte brûlait nuit et jour, son parfum embaumait la plaine,
Quittant sa tour, dans le jardin se promenait la châtelaine.
La veuve Davar, sœur du roi, rentrée de Kadjétie vilaine,
Assuma l'éducation de l'enfant à la pure haleine.

324 «Le château était tapissé d'étoffes rares, de brocart,
La rosé de cristal croissait ici à l'abri des regards.
Jouant aux dés avec Asmath et ses deux esclaves en quart,
Svelte aloès du Gabaon, elle grandit sans un écart.

325 «Le roi m'élevait comme un fils, ainsi atteignis-je quinze ans,
Jour et nuit j'étais près de lui, mon éloignement lui pesant.
Lion à face de soleil, un arbre d'Eden séduisant,
J'étais inégalé au tir, loué et de reproche exempt.

326 «Les flèches que je décochais atteignaient gibier et volaille;
Lancer la balle dans le champ il fallait ensuite que j'aille.
J'offrais un banquet au palais où l'allégresse était sans faille.
Depuis le cristal de ses joues m'éloigne des gens, je défaille.

327 «Lorsque mon père est décédé, arriva la journée de deuil,
Pharsadan suspendit les chants et cessa les joyeux accueils.
Ceux-là jubilaient qui avaient jadis souffert de son orgueil,
Les fidèles versaient des pleurs, les rivaux fêtaient le linceul.

328 «Meurtri par ce triste univers, je restai un an dans le noir,
Nuit et jour poussant des soupirs, sans réconfort et sans espoir,
Des nobles vinrent de la part du roi qui désirait me voir,
Ordonnant: «Mon fils, Tariel, tu dois quitter tes habits noirs.

329 «Notre égal nous manque beaucoup, vive est la douleur de sa perte.»
Envoyant cent trésors, le roi dit que le deuil le déconcerte,
Que la fonction qu'assurait le père, au fils était offerte:
«Désormais tu es amirbar, ton action sera experte.»

330 «Le regret du père défunt me brûlait d'un feu dévorant,
Les nobles vinrent me tirer de mon noir si désespérant,
Les maîtres de l'Inde ont fêté mon retour d'un banquet vibrant,
Tous deux vinrent pour m'accueillir, m'embrassant comme des parents.

331 «Ils me reçurent comme un fils, ma place fut près de leurs trônes.
À mon père de succéder en des propos calmes ils prônent,
Je me rebelle à leur désir, à la fonction qu'ils ordonnent,
Mais on décide: en amirbar je devrai servir leurs couronnes.

332 «Avec le temps, certains détails deviennent la proie de l'oubli,
Je te dirai ce qui m'advint, la tâche est lourde et j'en pâlis!
Le monde inconstant fait le mal et d'amertume nous remplit,
Ses étincelles sur ma chair brûlent d'un feu qui ne faiblit.»
 

X. TARIEL RACONTE LA NAISSANCE
DE SON AMOUR

333 Le preux poursuivit son récit quand il eut cessé de pleurer:
«Le roi et moi, ayant chassé, revenions un beau jour du pré,
Il me dit: «Passons chez ma fille» et prit ma main pour la serrer.
Moi qui connus ce temps heureux, comment n'ai-je pas expiré?

334 «Le roi me dit qu'il désirait à sa fille offrir des flamants,
Je les apportai et allai au-devant du feu m'enflammant.
Je paye au monde fugitif, depuis, mon tribut de tourment.
À transpercer un cœur de roc sert une lance en diamant.

335 «Je vis un lieu de tout repos, un indescriptible verger,
Mieux que des sirènes chantaient à l'ombre des oiseaux légers,
Dans l'eau de rosé des bassins on pouvait se baigner, nager.
Des rideaux de velours brodés voilaient le seuil à l'étranger.

336 «Cachant l'égale du soleil, le roi n'aimait pas qu'on la voie,
Ecartant du seuil le rideau, Pharsadan dégagea la voie,
Sans rien voir, j'entendis de loin me parvenir le son des voix.
Sur l'ordre du monarque Asmath à notre humble offrande pourvoit.

337 «Asmath releva le rideau, et je demeurai en regard,
Celle que je vis transperça mon cœur et mon esprit d'un dard.
Je flambais, Asmath s'approcha, prit les flamants avec égard.
Malheur à moi! D'un feu constant me brûle depuis ce regard.

338 «De l'adversaire du soleil je ne percevrai plus l'éclat!»
Ne supportant son souvenir, le preux soupire, tombe las,
Aux pleurs d'Avtandil et d'Asmath l'écho de loin renvoit le la.
«Sa dextre ferme, dirent-ils, retombe sans vigueur, hélas!»

339 D'eau de source Asmath l'aspergea, et Tariel reprit les sens,
Longtemps il demeura muet, la volonté le délaissant;
Puis il s'assit, amèrement soupira, des larmes versant,
Dit: «Seulement en la nommant quel mal terrible je ressens!

340 «Qui se fie au monde évasif, n'embrasse que de l'éphémère,
Il se réjouit, mais au bout l'attend la trahison amère,
Je loue du sage la raison qui s'y oppose, téméraire.
Prête l'oreille à mon récit, si mes dons ne se consumèrent.

341 «Lorsque je remets les flamants, ma raison s'effrite en parcelles,
Avant de m'affaisser, je perds la force des bras, je chancelle,
Reprenant mes esprits, j'entends pleurs et sanglots qui me harcèlent
Mes parents se sont attroupés comme pour monter en nacelle.

342 «Je me retrouve dans un lit, une douleur à l'occiput,
Me pleure le couple royal, aux proches on commande: «Chut!»
Ils se griffent des mains les joues comme un barde brise son luth.
Les prêtres appellent mon mal sorcellerie de Belzébuth.

343 «En voyant que j'ouvre les yeux, le roi écarte ma nuit close,
M'embrasse en larmes: «Ô mon fils! Es-tu vivant? Dis quelque chose!»
Je tressaille d'effarement, de prononcer un mot je n'ose,
Puis je retombe en pâmoison, de sang brûlant mon cœur s'arrose.

344 «Je fus entouré de devins, aux soins des mollahs concédé
Tenant un grimoire en leurs mains; leur savoir y jetait ses dés,
Ils marmonnaient je ne sais quoi, me prenant pour un possédé.
Trois jours je fus évanoui, en feu, ni vif ni décédé.

345 «Les docteurs n'en reviennent pas: «Quel est ce mal qui le malmène?
Il n'a pas à être soigné, mais plutôt il a de la peine.»
Parfois je saute comme un fou, lançant une parole vaine.
On aurait pu remplir la mer des larmes versées par la reine.

346 «Gardant pendant trois jours le lit, je subsiste entre vie et mort
Et puis je retrouve mes sens, du passé je me remémore,
Je me dis: «Qu'est-ce qui m'advient? Qui m'a privé de mes ressorts?»
De la patience au Seigneur je sollicite avec remords.

347 «Je dis: «Ne me condamne pas, entends ma prière. Sauveur,
Fais-moi patienter, rends-moi de l'existence la saveur,
Sans me trahir j'aurais aimé rentrer chez moi par Ta faveur!»
Je me remis avec Son aide et mon cœur connut la ferveur.

348 «Le roi veillait à ma santé. La maladie fut mon creuset,
On lui apprit: «Il s'est levé.» La reine vint, je ne gisais.
Tête-nue, le roi accourut, ne sachant plus ce qu'il faisait,
Il glorifiait le Seigneur, et les courtisans se taisaient.

349 «Ils s'assirent à mes côtés et me versèrent un breuvage.
Je dis: «Mon maître, désormais mon cœur affermi se soulage,
Je voudrais monter à cheval, parcourir vallées et rivages.»
Je chevauche et le souverain m'accompagne sous les feuillages.

350 «Nous avons traversé un champ avant de longer un cours d'eau,
Puis le roi me reconduisit, me disant de prendre un chaudeau.
Rentré chez moi, je ressentis le poids d'un différent fardeau,
Je me dis: «Mieux vaudrait mourir, le sort ne me fait de cadeaux!»

351 «Le torrent de larmes teignit le cristal aux tons de safran,
Dix mille dagues enfoncées ne rendirent pas mon cœur franc.
Mon garde du corps appela le trésorier et moi, souffrant,
«Quel secret savent-ils, me dis-je, et lequel est le plus offrant?»

352 «Maître, c'est l'esclave d'Asmath.» - Je dis; «Que nous apporte-t-il?»
Il entra et vint me remettre un message d'amour subtil.
Je m'étonnai de voir Asmath embrasée d'un feu volatil,
Sous le poids d'un arbre, affligé, mon cœur fuyait ses yeux-myrtilles.

353 «Je me demande: «M'aime-t-elle et de quel droit elle l'avoue?
Mais il faut répondre, il ne sied de se taire en faisant la moue,
Quand une femme perd l'espoir, piquée elle vous désavoue.»
En termes courtois je rédige et j'envoie une lettre floue.

354 «Les jours s'écoulaient, mais mon cœur d'un feu plus intense brûlait,
Je ne pouvais voir les guerriers qui au champ pour les jeux allaient.
Les médecins me visitaient, je ne parus plus au palais,
Je commençai à acquitter ma dette au monde, il le fallait.

355 «Les docteurs ne peuvent m'aider ni me tirer du crépuscule.
Personne ne voit que mon feu brûle plus fort et ne recule.
On suppose un afflux de sang, le roi fait saigner son émule
Qui s'y plie, espérant garder pour soi le mal qu'il dissimule.

356 «Après la saignée, triste et las, j'étais étendu sur mon lit
Lorsque mon esclave est entré. Dans ses yeux sa pensée je lis:
«C'est l'esclave d'Asmath.» - «Fais donc entrer», répondis-je affaibli.
À part moi je dis en mon cœur: «Qu'a-t-elle entre nous établi?»

357 «Le serf me passe le billet, je lis lentement, ne me presse,
Le message dit qu'on attend qu'à un rendez-vous je paraisse.
Je réponds: «Ma lenteur t'étonne; il était temps, et je m'empresse
D'arriver au premier appel, loin de moi l'ombre de paresse!»

358 «Je dis à mon cœur: «Gare à toi, des dards peuvent t'être néfastes.
Je suis amirbar, m'obéit de l'Inde le royaume vaste,
Si l'on devine mon secret, on m'étudiera dans mes fastes,
Objet de soupçon, je perdrai mes défenseurs enthousiastes.»

359 «Vint le messager du monarque, il voulut être renseigné,
Il demanda: «Vous a-t-on fait, comme prévu, une saignée?»
Je fis dire: «On m'a pris du bras le sang, comme il fut assigné,
Je me sens mieux et, sans tarder, je viendrai vous le témoigner.»

360 «J'allai au palais. Le roi dit: «Oublie les Jours de maux farcis!»
Sans flèche ni carquois je fus sur un beau destrier assis,
En selle, il lança ses faucons sur quelques francolins transis,
Les archers s'écriaient, ravis: «Bravo, c'est un coup réussi!»

361 «Rentré des champs, on s'égaya à un magnifique festin,
Les jongleurs jouaient sans relâche, il n'y eut point de cabotins,
Le roi fit de riches présents et distribua le butin,
Chaque convive fut comblé, de précieux joyaux obtint.

362 «Mon angoisse transparaissait sous une pâleur de burgau
Tandis que mon cœur s'embrasait. Mes amis venaient tout de go.
Ils me prénommaient «Le Cyprès». J'accueillais chez moi mes égaux.
Pour dissimuler mon tourment j'offris des banquets non frugaux.

363 «L'intendant me souffle à l'oreille et à ses mots mon cœur probe ard:
«Une femme voudrait savoir: Ne pourrait-on voir l'amirbar?
Elle a un visage voilé que louerait même un escobar.»
«Conduis-la, dis-je, avec égards chez moi, ne fais pas le flambard.»

364 «Je me levai, les invités voulurent partir, dégourdis.
«Ne bougez pas, je reviendrai vers vous bientôt,» leur ai-je dit.
Au seuil de ma chambre à coucher se tenait l'esclave interdit.
J'encourageai mon pauvre cœur à surmonter les interdits.

365 «Le seuil franchi, la femme vint m'accueillir d'un profond salut,
Me disant: «Béni l'instant qui de vous contempler me valut!»
Je m'étonnai, le compliment au midjnour étant superflu:
«Elle ignore les us d'amour, car on se tait devant l'élu.»

366 «J'allai m'asseoir sur le divan, elle sur le bord du tapis,
N'osant se rapprocher de moi, elle prolongea le répit.
Je dis: «Si tu m'aimes, pourquoi ton corps si loin est-il tapi?»
Elle ne prononça un mot par égard ou bien par dépit.

367 «Elle dit: «La honte m'emplit, brûle mon cœur et le ravine.
Quant à la raison qui me meut, je vois que tu ne la devines,
Mais j'apprécie ton doux maintien et ta délicatesse fine.
J'ignore si c'est mérité, je manque de grâce divine.»

368 «Elle se leva et me dit: «De la peur je paie la rançon,
Ma maîtresse me l'ordonna, éloigne de moi ton soupçon,
Son cœur est hardi et ne bat qu'avec l'espoir de l'unisson,
Cette lettre te dira tout, t'épargnant mes contrefaçons.»

 



Traduit du Géorgien, préfacé et commenté par Gaston Bouatchidzé
Traduction revue par MM. Philippe Dumaine et Bernard Outtier.
Présentation d’Alexandre Youlikov et Besiki Sisaouri.