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Chota Roustavéli
Le chevalier a la peau de panthère

  LA NUIT ENSOLEILLEE

 

   Un nom, une œuvre: l'absence de faits et l'abondance d'hypothèses, croisant leurs lames, nous y réduisent. L'artiste se nomme à deux reprises au Prologue et se rappelle autant de fois à notre attention à l'Epilogue. Il est vrai, par un toponyme seulement: de Roustavi (Roustavéli en géorgien). Quelques documents nous révèlent son prénom: Chota. Pour situer le roman dans le temps, on se réfère à la reine Tamar magnifiée par le poète. Il en résulte que Chota de Roustavi vécut vers la lin du XIIe et au début du XIIIe siècle.

   Une existence exceptionnelle, même aux méandres effacés, déborde le cadre de son pays d'origine. Alors on cherche les confrères de Chota de par le monde. Surtout en Europe, le patrimoine chrétien de la Géorgie confluant avec le sien. Les contemporains de Roustavéli furent Bernard de Ventadour, Bertran de Born, Wolfram von Eschenbach et Chrétien de Troyes. D'un bout à l'antre du continent un air de parenté enveloppe les pérégrinations de Perceval le Gallois, alias Parzival, de Lancelot du Lac et de Lohengrin, d'Avtandil et de Tariel, le Chevalier à la peau de panthère.

   Un titre est un départ. Et que présage cette connivence de l'homme et du fauve? La belle Nestane-Daredjane évoquant pour Tariel une panthère noble et fière, c'est en l'honneur de sa bien-aimée que le preux revêtira la peau de l'animal. N'est-ce pas une époque où l'homme côtoie et, au besoin, affronte les bêtes? Quoi d'étonnant à le voir se définir par elles? Tels le Chevalier au lion, Richard Cœur de Lion, le roi de Géorgie Vakhtang Gorgassal ou Tête de Loup...

   Gardons-nous de ne les juger que sur apparence. L'étranger à la peau de panthère, aperçu de loin par le roi d'Arabie Rostévan, son capitaine Avtandil et sa suite pendant une partie de chasse, se montrera un rude adversaire au combat. Pourtant son cœur est vulnérable et, assis au bord de l'eau, il verse des larmes à flous. Courage physique et diversité d'émotions s'additionnent dans une harmonie suprême. Quant aux larmes, elles baignent abondamment plus d'un quatrain du roman. Dans la scène de l'entrevue du Chevalier, elles rejoignent une rivière. Ailleurs elles se jettent dans la mer. Pour se laisser porter par l'hyperbole roustavélienne, il importe d'en repérer la cible. L'homme et l'univers sont ici des vases communicants, et l'affliction de l'un trouble la quiétude de l'autre.

   Fuyant le commerce de ses semblables, le Chevalier éperonne son coursier et disparaît en un clin d'œil, méprisant l'invitation de se rendre auprès du roi des Arabes et malmenant ses guerriers. L'orgueil de Rostévan en souffre et sa curiosité demeure insatisfaite.

   Par amour filial et afin de contenter son père, Tinatine envoie Avtandil à la recherche de l'inconnu. Sans sortir de leur réserve, astres et planètes favorisent la démarche. A l'instant où la décision royale est prise, deux soleils décrivent en sens inverse des courbes parallèles: découchant de Rostévan et le soleil levant de Tinatine. C'est le mouvement ascendant qui transmet son impulsion à la quête. De tonalité majeure, l'ouverture annonce et préfigure l'apothéose du finale.

   Mais, en attendant, une nuit symbolique tombe sur terre. Le narrateur nous a déjà rendu familière la présence du soleil lorsque la nuit fait son apparition. Elle traduit les tribulations des protagonistes. Soucis, peines et privations en tissent la substance. La vision du solitaire rebelle plonge le roi Rostévan dans de noires pensées. La séparation de Tinatine et d'Avtandil livre au tourment les deux amants. La longue quête infructueuse ne contribue qu'à épaissir le mystère de l'étranger. Enfin, lorsqu'Avtandil retrouve Tariel et apprend comment le sort l'a privé de sa bien-aimée, au lieu de se dissiper, la nuit devient encore plus opaque.

   Toutefois, l'obscurité n'est pas totale et, tant qu'il y a des cœurs aimants et généreux, une lueur point à l'horizon. Le firmament est traversé d'astres lumineux. Soutenue par les forces célestes, l'entreprise humaine ne sera efficace que dans la mesure de son  abnégation et de son dévouement. Rien ne se passerait jamais sans cette conviction: Ce que tu donnes t'appartient, ce que tu détiens est perdu.

   Pour fêter son intronisation, Tinatine distribue largement les richesses du trésor royal. Geste appréciable, mais qui n'ébranle pas la paix de son âme. Par contre, lorsque Tinatine autorisera le second départ d'Avtandil allant rejoindre un amant en détresse, la jeune reine donnera bien plus que de l'or et des joyaux; c'est sa propre félicité qu'elle mettra en jeu. La fermeté de sa parole, tout comme la vigueur de la dextre d'Avtandil, attesteront que des amants conscients ne sauraient accéder au bonheur, sachant d'autres amants aux prises avec l'adversité.

   D'amour naissent solidarité et justice. Et de solidarité naît amitié. La saine loi de la nature habite Tariel se portant au secours de Pridon persécuté par ses cousins dégénérés, Avtandil compatissant aux infortunes de Tariel et souffrant de sa plaie. L'entraide forge leur fraternité, et les trois chevaliers s'unissent pour l'assaut de la forteresse du mal.

   De ce mal omniprésent que les ténèbres abritent sournoisement. A la clarté croissante des astres de le chasser. Le jour s'imposera à la nuit vorace, mais la victoire du bien passe par des conflits sanglants et des guerres, A travers ces affrontements se dessine l'échelle relative des valeurs: une âme bien née vaut des milliers de spadassins anonymes. Tariel immolera sans scrupules son rival (dont le crime principal, sinon unique, est de s'être involontairement mis en travers de ses projets matrimoniaux), et Avtandil se débarrassera, dans des circonstances similaires, d'un impertinent galant de basse condition.

   Le récit se maintient dans un registre élevé, atteignant une tension suprême et frisant le désespoir. L'auteur ne néglige pas pour autant la réalité terre à terre, et l'orchestration dramatique cède volontiers le pas à la peinture de mœurs, l'ironie légère suspend le flux de larmes. Nous entrevoyons alors le florissant port marchand de Goulancharo. Le vert tendre des pelouses chasse les ombres du crépuscule. Avtandil, dans l'intérêt de la cause, se travestit en négociant et condescend aux amours charnels de Fatmane. Le sourire reprenant ses droits, Tariel et Avtandil jouent un tour innocent à Pridon.

   Le mal engendre le mal et le bien procrée le bien, et l'attitude personnelle détermine le comportement des masses. Ainsi Tariel, Avtandil et Pridon régnent sur des royaumes de justice et de prospérité, tandis que Ramaz, mû par d'ignobles instincts, corrompt son peuple.

   Un artiste qui peint de grands sentiments, voit grand. Malgré les noms géorgiens des dames et des seigneurs, le roman nous transporte hors de Géorgie et nous fait découvrir d'immenses territoires tant réels qu'imaginaires: l'Arabie, l'Inde, le Cathaï ou la Chine, ainsi que, fruits de la fantaisie du poète, les pôles du bien (Mulgazanzar) et du mal (La Kadjétie).

   Non seulement le puissant souffle balaye les frontières entre les peuples (par miracle, Avtandil, Tariel et Pridon, censés s'exprimer dans des idiomes différents, s'entendent à demi-mot, parlant tous trois le langage du cœur), entre la réalité et la fiction, mais encore il débarrasse notre morale du poids des préjugés. Les commentateurs évoquent inévitablement l'affirmation de l'égalité des lionceaux mâles et femelles, allégorie de l'égalité des sexes. Effectivement, il y aurait beaucoup à dire, sur le plan de la distinction, des rapports des personnages féminins — Nestane, Tinatine, Asmath — entre elles et avec les courtisans.

   Mais, pour en revenir à notre interrogation initiale, n'y a-t-il pas de contradiction entre le Tariel désespéré, rodant en fauve, et les hautes aspirations du Chevalier à la peau de panthère? Le contraste est voulu, appelé à illustrer la thèse selon laquelle sans amour élevé l'homme ne fait que végéter et se perd dans une nuit bestiale. L'équilibre dans la dignité ne va pas de soi, mais est journellement à conquérir ou à reconquérir. La violence d'un lion ou d'une panthère n'est pas de trop dans cette lutte sans merci. Avec l'amour, le .soleil dispensera aux amants trempés par l'épreuve la sagesse de Platon, d'Aristote, de Plotin, de Pseudo-Denys l'Aréopagite et de tout un aréopage de philosophes. Et Roustavéli, qui ne dissocie guère poésie et sagesse, distillera pour qui voudra l'entendre la quintessence de leur enseignement.

   Les longs chemins brûlés dans une chevauchée effrénée tendent à l'extrême sentiments et actes, affermissent et ennoblissent l'amour au loin, en font vibrer les cordes les plus intimes et émouvantes.
La ligne horizontale de l'intrigue, épuisant son parcours terrestre, débouche sur l'étendue maritime pour s'y prolonger à perte de vue. Or, c'est la verticale qui apporte le dénouement. Là encore, plutôt qu'une, deux verticales s'élèvent dans une poussée irrésistible. L'une d'elles va solliciter les puissances célestes. Avtandil, le preux raisonnable et conscient, les consulte constamment. Sa fervente prière s'adresse successivement aux sept planètes et s'assure de leur concours. La seconde verticale, se nourrissant de la première, ne quitte pas le sol: elle conduira les héros jusqu'à la forteresse redoutable, se hissant sur le sommet d'une montagne qu'ils enlèveront aux Kadjis.

   La belle Nestane arrachée des mains des monstres, c'est aussi le soleil délivré des entrailles du serpent géant. La nuit, illuminée par les clartés concordantes de la pléiade des astres triomphants, se dissipera, faisant place au jour et à ta joie.
Les amants réunis se délectent d'autant mieux d'azur insigne qu'ils viennent de traverser une Nuit d'angoisse que la volonté divine et l'espoir ont discrètement ensoleillée.

 



Traduit du Géorgien, préfacé et commenté par Gaston Bouatchidzé
Traduction revue par MM. Philippe Dumaine et Bernard Outtier.
Présentation d’Alexandre Youlikov et Besiki Sisaouri.